« Glitch » – Interview d’Alain Koll

Par Solenne Benbelkacem-Leblanc

Alain Koll est membre de l’ACF-VLB depuis 1990 et reste toujours attentif à la qualité graphique et typographique de la communication visuelle de notre association de psychanalyse.

Il a étudié à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1968. C’est dans cette ville qu’il découvre le département de psychanalyse de Paris VIII à Vincennes. Depuis, la psychanalyse ne le lâche pas, orientant toujours son travail de graphiste et d’enseignant du design graphique imprimé et numérique.

Aujourd’hui, il a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions concernant la ligne graphique qu’il a créée pour le prochain Forum organisé par l’ACF-VLB, les Sections et Antennes cliniques de cette grande région.

Une ligne subversive !

Solenne Benbelkacem-Leblanc : « Alain, comment vous est venue l’idée de centrer la ligne graphique autour du glitch pour la communication visuelle du prochain Forum ? »

Alain Koll : « Cela vient de la première réunion de préparation du Forum avec Martine Coussot, notre déléguée régionale, où elle a présenté le thème et le titre : La psychanalyse à l’ère numérique, le sujet sous la loi du nombre. J’ai immédiatement pensé à l’exposé oral et audiovisuel remarquable d’un de mes étudiants sur le glitch art. »

S. B.-L.: « Quel drôle de mot, glitch. Le Wiktionnaire indique qu’il dériverait de l’allemand glitschen (glisser, planer) ou du yiddish glitsch (endroit glissant). »

A.K. : « Oui, c’est un mot tordu comme les cigares de Lacan ! Cela renvoie au dysfonctionnement. Une fluctuation non maîtrisée de l’énergie électrique dans les circuits électroniques entraîne un dysfonctionnement du matériel informatique (hardware) qui perturbe les logiciels (software). Cela se traduit de façon plus ou moins durable en nuisance visuelle à l’écran ou en parasitage sonore dans les haut-parleurs. »

S. B.- L.: « De l’anglais, nous pouvons le traduire par pépin. C’est une sorte de bug, non ? »

A.K. : « Oui, c’est ça. Et de ces bugs numériques, sonores ou visuels est né le glitch art qui cherche à les capter, à les retenir. Ici, ils sont  produits par des machines perturbées à dessein. »

S. B. -L.: « Mais c’est formidable, car cela ouvre des perspectives inventives pour le sujet à l’ère du numérique ! »

A.K. : « Tout à fait. Il faut comprendre le glitch art comme résultat recherché intuitivement à partir d’un accident provoqué intentionnellement par des artistes / bricoleurs très créatifs, très avertis en informatique et en infographie. C’est par corruption de code, de données, ou par manipulations d’appareils électroniques que ces artistes procèdent. »

S. B.- L.: « Et comment cela se traduit-il concrètement ? Par des images déformées ? Par des sons déchirés ? »

A.K. : « Le plus souvent, cela produit de façon aléatoire des textures instables, abstraites et fortement pixellisées de couleurs vives dissonantes. Aujourd’hui, le glitch art rassemble la totalité des arts sonores, visuels et appliqués. Il décrit des anomalies qui peuvent se produire dans les images, la musique, les vidéos, les jeux vidéo et toute autre forme de données numériques. »

S. B.- L.: « Dans les jeux vidéo également ? Comment ça ? »

A.K. : « Oui, par exemple un objet ou un personnage animé a soudainement un comportement paradoxal qui sort de la règle du jeu vidéo et qui n’avait pas prévu ces comportements : il passe au travers des murs, il est téléporté, il se désarticule… C’est une rupture dans la logique syntaxique propre à chaque jeu. »

S. B.- L.: « Saisir au vol ce qui achoppe pour en faire une invention, c’est bien de cela que la psychanalyse opère. On comprend mieux pourquoi la newsletter de ce Forum va s’appeler Glitch. »

A.K. : « Oui, avec le glitch, je crois que l’on peut parler de subversion des images et des sons. Dans ce fil subversif qui caractérise l’art contemporain, le glitch art pratique le sampling, c’est-à-dire l’échantillonnage. Dans le grand réservoir des signes visuels et sonores qui tournent sur nos têtes, il prélève des échantillons pour déchirer accidentellement le voile de la vraisemblance. Mais derrière ce voile il n’y a rien à voir, excepté quelques pixels colorés comme des smarties. »

S. B.- L.: « Superbe ! Merci Alain Koll. »