L’ère des psybot

Par Damien Botté

et Martine Coussot

Faire admettre l’efficacité de la psychanalyse à l’ère numérique est un combat de tous les jours, car la bureaucratie sanitaire tente plutôt à l’inverse de la désigner comme inefficace, au mieux « non consensuelle ». La pratique psychanalytique se refuse à réduire le sujet sous la loi du nombre, c’est-à-dire refuse de réduire l’être parlant à une somme d’algorithmes, ou de le situer statistiquement dans une courbe de Gauss.

Le scientisme tend donc à considérer le sujet sous l’angle du sujet moyen ou médian. Dans cette logique, des informaticiens et ingénieurs en Intelligence Artificielle n’ont pas hésité à tenter de créer des psybot, c’est-à-dire des thérapeutes robotiques, eux-mêmes élaborés sous la loi du nombre, régis par des algorithmes. En résumé, des thérapeutes moyens pour des patients moyens.

En 1966, Joseph Weizenbaum créa Eliza, premier psybot, rogérien, dont la fonction principale voire unique était la reformulation. Plus récemment, en 2008, Jaap Hollander et Jeffrey Wijnberg de l’Institute for Eclectic Psychology, spécialistes de la programmation neurolinguistique, ont développé Mindmentor, psybot de dernière génération, assisté par deux autres Intelligences Artificielles, Robororschach et Provobot. Cet ensemble composant ce robot conversationnel « serait compétent dans des domaines aussi divers que le stress, les problèmes familiaux, les problèmes relationnels, les insomnies, mais pas la schizophrénie, la toxicomanie et la psychose maniaco-dépressive [sic]»[1]. Mindmentor est disponible 24h/24, 7j/7, et ne demande que 5 euros de l’heure… Ce Mindmentor, qui ne semble pas non plus faire la fortune de ses créateurs, est en fait ce qu’on appelle un self-help program en version animé, ce que l’on peut retrouver dans des livres de développement personnel.

Dans un autre style moins proche de la science-fiction, mais tout aussi alarmant quant à la méthodologie utilisée, des universitaires prônent, pour les analyses d’entretiens cliniques, l’utilisation de logiciels d’analyse textuelle[2] basés sur les CAQDAS (Computer Assisted Qualitative Data Analysis Software), permettant selon ces auteurs une analyse de contenu grâce à ce qu’on appelle la statistique multidimensionnelle (data mining).

Nous sommes donc bien loin de ce que peut apporter une analyse avec un psychanalyste dont la présence du corps incarné est à l’opposé du robot conversationnel ou du logiciel, comme le rappelle Jacques-Alain Miller : « La co-présence en chair et en os est nécessaire, ne serait-ce que pour faire surgir le non-rapport sexuel. Si l’on sabote le réel, le paradoxe s’évanouit. Tous les modes de présence virtuelle, même les plus sophistiqués, buteront là-dessus. La présence restera. Et plus la présence virtuelle se banalisera, d’autant plus précieuse sera la présence réelle »[3]. Présence des corps et sensibilité à la singularité des signifiants et modes de jouir de chacun, voilà la spécificité de l’efficacité de la psychanalyse.

Si la fin du XIXe siècle a vu la découverte de la psychanalyse, le XXIe siècle sera celui de la révolution numérique, générant, par la volonté de tout absorber dans le chiffrable, un bouleversement dans le rapport de l’être parlant au langage.

Ce blog, préparant le Forum 2017 de l’ACF-VLB, accueillera des textes courts[4] sur les problématiques actuelles du monde contemporain. Il traitera notamment de ces nouvelles donnes que sont numérisation et big data, champ d’application des algorithmes et support de la nouvelle norme de gouvernance par les nombres. Mais il accueillera aussi les ruses, parades et inventions combatives des psychanalystes pour subvertir ce numérique qui tend à l’absurde, afin de garder l’éthique sur laquelle repose la psychanalyse, sur le versant de l’incomparable de la subjectivité et de l’inchiffrable du réel hors-sens.

Alors, à vos plumes, l’équipe éditoriale attend vos textes !

 

[1] Cf. http://www.zdnet.com/article/mindmentor-the-first-robot-psychologist/
[2] Cf. http://www.adjectif.net/spip/spip.php?article216
[3] Cf. http://www.liberation.fr/cahier-special/1999/07/03/le-divan-xx1-e-siecle-demain-la-mondialisation-des-divans-vers-le-corps-portable-par-jacques-alain-m_278498
[4] Note aux futurs auteurs : merci de respecter une certaine concision de vos textes, soit 3500 caractères espaces compris (sans compter les notes de fin de page) pour garder l’efficacité tranchante de vos propos.Veuillez adresser vos propositions de texte à l’adresse suivante : damienbotte.acf.vlb@gmail.com