Conférence d’Olivier Rey : « Quand le monde s’est fait nombre » [1]

Olivier Rey, dans cette conférence consultable sur Youtube[1], expose une approche historique du développement des statistiques, où nous apprenons que celles-ci se sont tout d’abord intéressées au champ social au début du XIXe siècle avant d’entrer en fonction dans le champ des sciences de la nature et des mathématiques fin XIXe. « On accomplit au XXIe siècle, avec internet et sa collecte massive de données, le rêve enthousiaste des statistiques du XIXe », dixit l’auteur.

Aujourd’hui, nous assistons à un envahissement des nombres par l’explosion des statistiques dans toutes les sphères des sociétés modernes : quantification généralisée, « nombrification » du monde plutôt que numérisation qui est encore d’un autre ordre. Olivier Rey estime que « là où étaient les mots, les chiffres adviennent » et que maintenant « les statistiques deviennent plus réelles que la réalité elle-même ».

L’auteur avance l’hypothèse suivante quant au pourquoi de cette explosion des statistiques : cela permet « d’aider à recomposer une idée du Tout quand ses anciennes figures [notamment religieuses] ont été congédiées ou ont perdu leur force de conviction ».

Les dix dernières minutes concluant sa conférence tourne autour de cette ambiguïté, cette ambivalence entre nombrification du monde et incommensurabilité des singularités dont je retranscris en partie ici les lignes directrices :

« Comment [la société] serait-elle à même de reconnaître des singularités absolues ? Et puisqu’elle ne peut y parvenir, on exige d’elle qu’à tout le moins, chacun soit traité de façon équitable. Mais que signifie l’équité vis-à-vis des singularités qui en tant que telles sont incomparables ? Elle oblige faute de mieux à les considérer sans distinction, sans discrimination, comme des êtres génériques. […] Voilà d’où procède l’ambivalence envers le nombre. C’est l’incommensurabilité radicale des singularités qui conduit au calcul. C’est le principe selon lequel personne n’est là pour faire nombre qui finit par appeler le règne du nombre. […] La société réclame une organisation, mais toujours en raison de l’incommensurabilité des consciences, l’impartialité recommande de s’en tenir à des critères objectifs. […] Plus les subjectivités s’affirment dans leur transcendance par rapport au monde empirique, plus l’objectivité devient nécessaire pour organiser leur coexistence. Autrement dit, c’est le respect de la singularité de chacun qui oblige à s’en tenir à ce qui se mesure. C’est l’exigence des traitements égale pour tous qui débouche sur des procédures d’équivalence entre les êtres telles que celles mises en place par les statistiques. […] Au sein des grandes sociétés d’individus, une gestion technocratique et un contrôle bureaucratique s’avèrent indispensables et ne peuvent s’exercer sans un recours permanent à la statistique. […] La place prise par la statistique dans le monde humain ne procède pas d’un envahissement de ce monde par la démarche scientifique mais bien plutôt d’une nouvelle façon qu’ont les humains de faire société. C’est entre les hommes que la statistique numérique prit son essor et acquit une importance formidable parce qu’elle offrait un moyen d’appréhender une réalité basée sur l’amalgame d’une multitude de comportements individuels […] et proposait une image du Tout accordée à la métaphysique de la subjectivité ».

Damien Botté

[1] Conférence donnée le 3 décembre 2016 à la bibliothèque nationale à Paris, organisée par l’association Recherches mimétiques. L’auteur, polytechnicien, professeur de mathématiques à l’École Polytechnique, enseignant de philosophie à l’Université Paris-I et romancier a écrit un livre dont le titre est le même que celui de la conférence, chez Stock ( Essais-Documents ) publié en 2016, et présent dans la bibliographie de référence du prochain Forum de l’ACF-VLB.