Deux poids, deux mesures

Par Marie-Christine Ségalen

 

Tout ce qui touche à notre corps est désormais susceptible d’être mesuré, comptabilisé : notre nourriture, notre qualité de sommeil, notre taux d’hydratation, nos performances sportives ou intellectuelles. Les capteurs utilisés – bracelets, podomètres, tensiomètres, tee-shirts enregistrant les battements du cœur, chaussettes dotées de capteurs de température et de pression, brosse à dents qui analyse votre brossage, etc. – ont la particularité d’être portés par et « sur » les individus pour produire des données. C’est l’ère du quantified self, l’« auto-mesure de soi ». Pourtant, la quantification et la mesure sont deux idées très différentes. Pour Alain Desrosières, sociologue et statisticien, « quantifier consiste à exprimer et faire exister sous une forme numérique ce qui, auparavant, était exprimé par des mots et non par des nombres »[1] alors que « l’idée de mesure implique que quelque chose existe sous une forme déjà mesurable (…) comme la hauteur de la Tour Eiffel »[2]. En effet, des états comme la « bonne santé », la « bonne humeur » ne sont pas des choses qui se laissent facilement « mesurer ». Le phénomène du quantified self relève d’une démarche non pas de mesure mais de quantification contribuant à la production sociale de normes de comportements permettant la mise en comparaison de données relevées par des utilisateurs.

Ainsi une start-up française propose désormais des « régimes connectés ». L’appareil relié au corps par des électrodes calcule le programme de l’utilisateur, prépare les séances de sport, le menu de la semaine jusqu’à la liste des courses. L’usager est coaché à domicile par ce nouvel objet qui prône la marche à suivre. Il s’agit d’acquérir de « bonnes habitudes » alimentaires. En suivant les menus proposés et les séances d’activité physique, la start-up estime qu’un utilisateur pourra perdre entre 500 grammes à 1,5 kg par semaine. Mais, malgré leur efficacité sur la perte de poids, les éléments récoltés laissent les sujets seuls, déconnectés et angoissés face à une jouissance pulsionnelle bien souvent énigmatique.

 La psychanalyse aborde les problèmes de prise (ou de perte) excessive de poids sur un tout autre registre, car si le sujet a un corps, il n’en est pas le maître absolu. La pulsion aux commandes ne se régule pas simplement par des mesures qu’il suffirait de contrôler. Le rapport du sujet à son corps est complexe et singulier, car le « parlêtre »[3] – ainsi nommé par Lacan – porte en lui la marque inconsciente de la prise du signifiant sur le corps. La répétition à l’œuvre, souvent sous l’égide d’une pulsion de mort qui étreint le sujet, ne se laisse pas aisément maîtriser, ni par les chiffres, ni même par les mots. Pour certains sujets, le chiffrage des données corporelles peut servir de point d’appui, il s’agit pour l’analyste d’en prendre la mesure lors de la rencontre avec le patient et d’en permettre un usage régulé et pacifiant. Pour d’autres, un travail de déchiffrage de la logique inconsciente à l’œuvre et un aperçu sur la jouissance surmoïque qui la régit, permettent une élaboration de savoir et au final, d’apprendre à vivre en meilleure « intelligence » avec son symptôme.

Deux poids, deux mesures…

[1] Desrosières A., Pour une sociologie historique de la quantification. L’argument statistique, tome I, Paris, Presses de l’École des mines, 2008, p. 10-11.
[2] Ibid.
[3] Lacan J., Le triomphe de la religion, Paris, Seuil, 2005, p. 88.