Conférence d’Alain Supiot : « La Gouvernance par les nombres » [1]

 

            Alain Supiot, dans cette conférence consultable sur CanalU[2], expose une approche historique de l’évolution du droit dans nos sociétés. Un jalon important sera apporté par la première Constitution moderne, celle du Massachusetts datant de 1780, où « il faut établir le gouvernement des lois et pas le gouvernement des hommes ». Puis, dans les temps modernes, cet idéal a laissé la place à la recherche d’une « machine à gouverner », que l’on trouve déjà dans le Léviathan, fondée sur le modèle de l’horloge. « Cette quête des lois impersonnelles qui pourraient régir la Cité nous donne l’idée d’un monde social régit par des lois. […] Cela s’accomplit grâce aux mathématiques et au rêve de l’harmonie par le calcul […] selon la formulation de Pythagore : “ Tout est arrangé d’après le nombre” ».

Cette étude historique d’A. Supiot nous apprend notamment que cette corrélation entre l’idée d’harmonie, l’idée de calcul et l’idée de loi est quelque chose qui vient de loin. Cette conception, datant de la Grèce antique, où la science est « un mode de contemplation de la beauté du monde, d’un ordre éternel, bascule vers le fait que la science devient un moyen d’action sur la Nature qui nous a été donnée. […] On passe alors des mathématiques de l’intelligibilité à des mathématiques de contrôle » selon la formule de René Thom. C’est alors que les mathématiques engendrent la création d’instruments de maîtrise technique, car la Nature n’est plus un ordre immuable mais un objet à disposition.

Si au départ, la quantification provient de la comptabilité médiévale, les statistiques, que l’on définit aussi comme « arithmétique politique », vont provoquer un développement considérable des usages normatifs de la quantification. L’auteur observe un « renversement du règne de la loi qui caractérise l’époque contemporaine : progressivement, l’observation des régularités sociales, la quantification nous mettraient en mesure de gouverner par les nombres ». Il ajoute aussitôt, en écho au discours de la psychanalyse, que « ce qui est incalculable, c’est la dignité des personnes, l’identité des personnes ».

La dernière étape, contemporaine, est liée au système computationnel : « il y a un changement d’objet fétiche dans ce qui structure l’imaginaire d’une société, ce n’est plus l’horloge, c’est l’ordinateur ». Évoquons là, dans l’évolution du discours politique, l’apparition de l’expression « changement de logiciel » et l’inflation du terme de « programme ».

La nouveauté, issue de cette dernière étape, est de placer la loi sous l’égide du calcul, et non plus le contraire, ce qui a pour conséquence, selon l’auteur, une « dissociation entre une certaine représentation quantifiée de la situation politique et puis dans la réalité une dégradation qui n’est plus tenable ».

Damien Botté

[1] Conférence donnée le 24 mars 2015 à Nantes, organisée par la fondation Institut d’Études Avancées. Alain Supiot est juriste en droit social, professeur au Collège de France sur la Chaire « État social et mondialisation. Analyse juridique des solidarités » depuis 2012 et membre du Conseil Stratégique de la recherche depuis 2014. L’auteur a écrit un livre, intitulé « La Gouvernance par les nombres, Cours au Collège de France (2012 – 2014) » en 2015 chez Fayard et présent dans la bibliographie de référence du prochain Forum de l’ACF-VLB.
[2] https://www.canal-u.tv/video/iea/conference_d_alain_supiot_la_gouvernance_par_les_nombres.18031