Le discours de l’économie et les calculs du sujet

 

Par Gilles Chatenay

Lacan, en 1970, – soit avant internet et la numérisation de tout –, disait que nous assistions à une « infatuation (momentanée) de la catégorie quantité »[1]. Le momentané dure, c’est évident pour tous et partout, et je me suis demandé d’où venait cette fortune. Les innovations scientifiques n’expliquent pas en tout cas pourquoi telles innovations et pas telles autres imposent leur empire. Force est de supposer qu’elles satisfont quelques-uns, et certaines choses.

Quel est le discours qui se satisfait de nombres, qui se nourrit de la jouissance des nombres, et l’impose ? La finance. La finance capitaliste, qui dans ce moment qui dure, a pris le pas sur l’économie des biens concrets.

Le sans limites de la jouissance des nombres est corrélatif de ce que l’on appelle la mondialisation – le capitalisme n’a plus d’Autre (sauf Dieu, qui « à en reprendre de la force […] ne présage rien de meilleur qu’un retour de son passé funeste »[2]) –, et la globalisation : marchandisation de toutes choses du monde, y compris nos cellules, nos organes, nos corps, nos liens sociaux, nos amours et nos désirs.

Il y a le discours du capitalisme, que Lacan a formalisé (une fois) en 1972, et il y a son langage, celui de l’économie. La comptabilité existait déjà bien avant cela, notamment depuis que des hommes échangent des biens. Le troc est une fiction mythique, parce que dire qu’une chèvre vaut tant de sacs de farine est déjà quantification qui exige commune mesure, soit une proto-monnaie. Car qu’aurait le meunier à faire de tant de chèvres, s’il ne pouvait les échanger avec d’autres choses ? On quantifiait bien avant la naissance de ladite science économique, mais comme le dit mon ami Jean Cartelier[3], l’économie se voulant science s’est autonomisée en s’affranchissant de toute autre dimension que celle de la quantité, par opposition aux autres dites sciences sociales (ethnologie, histoire, sociologie, psychologie) ; et en revendiquant l’indépendance de son objet par rapport aux pouvoirs politiques.

Qu’est-ce que le sujet, pour ladite science économique ? Pour Jean Cartelier, « l’individu est un compte dans lequel s’inscrivent des flux de paiements : à l’évidence, ça n’en fait pas une personne. Ce qui est intéressant dans nos sociétés, c’est que les sujets se représentent eux-mêmes à travers des catégories de l’économie »[4]. Sous l’empire du discours de l’économie, le sujet est représenté par un compte pour d’autres comptes.

Les symptômes, les inhibitions, les angoisses – et les rébellions – des sujets contemporains manifestent qu’ils ne s’y résolvent pas, et certains viennent en parler à un analyste.

[1] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 437.
[2] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 534.
[3] Jean Cartelier est économiste et nous préparons ensemble un colloque intitulé « Économie et psychanalyse. Les calculs du sujet », organisé par l’ACF-Île de France avec le partenariat du mensuel Alternatives économiques, le 30 septembre 2017, à Paris, à la Cité universitaire internationale.
[4] Cartelier J., Chatenay G., interview pour Alternatives économiques, réalisé par Laurent Hutinet, à paraître.