Conférence d’Antoinette Rouvroy

« La gouvernementalité algorithmique ou l’art de ne pas changer le monde »[1]

            Dans son exposé[2], Antoinette Rouvroy emprunte le terme de gouvernementalité à Michel Foucault, définissant quant à elle, à l’époque contemporaine,  un « champ de recherche qui échappe au sens »[3] et dans lequel les algorithmes instaurent une nouvelle intelligibilité et de gouvernement du monde qui se nourrit en quantité massive de données brutes, décontextualisées, désindexées, anonymisées. Ces données brutes (soft data, hard data, métadonnées, données des objets connectés) ne sont ni des traces numériques, ni des signes, ni des symboles mais seulement des signaux sans signification, car sans lien avec le monde physique et expurgées de tout ce qui pourrait les relier à la singularité d’une vie. Même si l’intervention de l’auteure n’a pas pour but de décrire une dystopie, il n’en reste pas moins que cela évoque La Matrice imaginée par les réalisateurs Wachowski dans le film de science-fiction Matrix sorti en 1999.

Cette gouvernementalité algorithmique est une « passion pour le réel », offrant une réponse à une « crise radicale de la représentation, une impossibilité par les êtres humains de représenter de façon crédible et fiable ce qu’est le réel. […] Nous ne voulons plus de la représentation mais avoir un accès direct au réel émancipé du langage lui-même ». L’objectif est de « substituer la subjectivité humaine par l’objectivité machinique » afin de neutraliser l’incertitude et contrôler l’avenir. Donc la cible, c’est l’incertitude, l’altération en tant que telle, alors que c’est précisément ce qui caractérise la vie même. Depuis Darwin[4] et selon des études de paléoanthropologie contemporaine, nous savons que « l’évolution est contingente »[5], ce qui en fait le sel de l’existence.

Finalement, les humains ne pensent plus le réel mais donnent ce pouvoir d’évaluation du réel à des machines. Nous sommes au-delà de la statistique traditionnelle car cette dernière pouvait être remise en cause ou donnait une fourchette d’erreur grâce à la notion d’écart-type comme indicateur de significativité. Or avec les algorithmes produisant les métadonnées du Big Data, tout est pris en compte, éradiquant l’erreur et donc toute possibilité de contestation critique. La gouvernementalité algorithmique est une gouvernementalité sans pensée car elle induit une « adéquation immanente au réel alors que la statistique traditionnelle tente de représenter le réel en sachant qu’il y a une inadéquation », de structure pourrait-on dire.

Ainsi les notions d’économie comportementale (nudging), de comportementalisme numérique ou de digital market manipulation apparaissent dans cette gouvernementalité vouée au néolibéralisme le plus vénal afin « de gaver le sujet de ce qu’il désire sans en passer par son énonciation, donc totalement aveugle à sa singularité » en préférant s’adresser à ses pulsions.

Or ceci est incompatible avec ce qu’est un sujet désirant, car nous avons alors affaire à « un univers inhabité, sans personne […], une hyper individualisation qui forclos toute possibilité d’individuation ». A. Rouvroy prône « la défense d’espace et de lieu dans lesquels le sujet puisse surgir comme sujet […] afin de revaloriser l’incertitude qui est une valeur sociale ».

La psychanalyse lacanienne propose cette orientation vers le réel, mais donne la part belle à la contingence, au ratage, à ce qui cloche, à ce qui nous échappe. Une analyse, en ce sens, est un travail de contre-profilage, permettant de se dégager de ses identifications et de ne plus être la marionnette de son fantasme. Une manière de résister, de désobéir et d’assumer une fonction d’hérétique pour reprendre le signifiant retenu récemment par Jacques-Alain Miller.

Damien Botté

 

[1] Conférence donnée le 1er décembre 2016 dans le cadre de la Chaire Géopolitique du Risque, organisée par le département de Géographie de l’École Normale Supérieure (ENS). Antoinette Rouvroy est docteure en sciences juridiques de l’Institut universitaire européen (Florence, 2006) ; chercheuse qualifiée du FNRS au centre de Recherche Information, droit et Société (CRIDS) ; enseignante à l’université de Namur.
L’auteure a écrit un article que l’on retrouve dans la bibliographie de travail du prochain Forum de l’ACF-VLB, intitulé « Le nouveau pouvoir statistique », disponible sur https://www.cairn.info/revue-multitudes-2010-1-page-88.htm
Enfin, elle sera l’invitée en séance plénière de PIPOL 8 à Bruxelles dimanche prochain.
[2] Disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=bNN3PMkMSfY
[3] Cf. Séminaire « Big data et anticipation : vers une gouvernementalité algorithmique ? », donné le 16 avril 2015 à l’Espace éthique Île de France/Laboratoire d’excellence DISTALZ/EA 1610 « Études sur les sciences et les techniques », université Paris Sud.
[4] Cf Darwin C., « Lois de la variation », L’Origine des Espèces, Paris, Édition Schleicher Frères, traduction de Ed. Barbier, 1876, p. 144-180.
[5] Pick P., Premiers Hommes, Paris, Flammarion, 2016, p. 26.