Suicidologique ?

Par Alexandre Gouthière

 

 

        Les sciences humaines ont depuis longtemps tenté de répondre aux questions impérieuses que soulève le suicide. C’est là une tentative d’éclairer le hors-sens auquel nous livre un tel drame, dans lequel le défunt s’est exclu violemment, et de lui-même, du champ de ce qui fonde notre communauté humaine : la parole.

À l’heure de la loi du nombre, le phénomène suicidaire est étudié sous l’angle d’un comportement statistiquement sériable, entre les sujets d’une même population. Dans la lignée du DSM, les approches qui font référence aujourd’hui en la matière ont une lecture comportementale du suicide[1]. Elles s’intéressent à ce que l’on retrouve invariablement dans le processus conduisant au passage à l’acte, avec pour objectif de le prévenir : facteurs de risque, degré de programmation du geste, possibilités d’accès à un moyen de suicide…[2]

Les modèles qui en découlent ont le mérite de comporter un intérêt opérationnel, notamment lorsqu’il s’agit pour des professionnels de l’urgence d’intervenir en situation de crise. Cependant, leur utilité clinique apparaît restreinte à cette seule temporalité. Ces approches n’enseignent pas en effet sur ce qui motive fondamentalement un être parlant à s’engager dans une conduite aussi extrême.

Car derrière ces actes, qui peuvent présenter certaines similarités de contexte ou de circonstance, il y a des histoires singulières et une variété de structures cliniques sous-jacentes, qui ont toujours empêché les chercheurs de cerner un quelconque profil-type de suicidant. Du point de vue clinique, les suicides apparaissent comme des solutions radicales, que des parlêtres donnent aux phénomènes cliniques singuliers dont ils sont affectés, et dont on ne peut faire l’étude sans tenir compte des fondations subjectives qui les sous-tendent[3].

Pour l’analyste, c’est même là que réside l’essentiel de ses leviers face à la tentation d’un sujet qui veut recourir à cette solution. Car pour lui, le suicide touche au lien intime que l’être parlant a tissé avec la vie. La perte d’élan vital, dont celui-ci peut être frappé, est foncièrement liée à la signification qu’il donne à son existence, à la valeur qu’il se donne dans le monde et dans son rapport à l’Autre. Or, à l’occasion de certaines contingences, cette signification inconsciente fondamentale peut se révéler absente, instable ou teintée d’indignité. Ce sont toutes les situations dans lesquelles est spécialement convoqué pour le sujet le sentiment de ce qu’il vaut, au regard de ce qu’on lui veut : amour, deuil, enfantement, promotion sociale… Face à ces épreuves, attenter à sa propre vie peut alors apparaître pour le sujet comme une solution pour se défaire de la souffrance qui le submerge et qui l’anéantit comme être de parole. Parfois, il s’agit paradoxalement pour lui de se réapproprier le contrôle de sa vie, au risque de la perdre.

Dans ces contextes, l’analyste s’intéresse à ce qui fait la logique particulière de cette réponse en acte qu’un parlêtre est tenté – ou a tenté – de donner à une épreuve qui fait vaciller son équilibre. Il cherche à manœuvrer à partir des éléments structuraux qui attirent ce sujet vers cette conduite. Car, si quelque chose constitue un déclencheur commun ou apparaît comme une trajectoire comparable, la logique structurale qui préside à ce geste reste en question et n’a de valeur que pour chaque cas.

C’est au repérage de cette loi unique, inscrite dans une structure à découvrir, que le travail de l’analyste va s’attacher, pour aider le sujet qui en pâtit à se préserver de cette tendance à l’avenir.

[1] Cf. Lafleur C., Séguin M., Terra J. -L., Intervenir en situation de crise suicidaire : l’entrevue clinique, Presses Universitaires de Laval, 2008.
[2] Recommandations de la HAS, « La crise suicidaire: reconnaître et prendre en charge », 2000.
<https://www.has-sante.fr/portail/jcms/c_271964/fr/la-crise-suicidaire-reconnaitre-et-prendre-en-charge>
[3] Expertise collective de l’INSERM, « Autopsie psychologique. Mise en œuvre et démarches associées », 2008.
<http://www.inserm.fr/content/download/7295/56180/version/2/file/EC_autopsie_psychologique_vers_finale.pdf>