La dictature du chiffre

Par Jean Worms

 

         Le nombre exerce sur ce qu’il est convenu d’appeler « les sciences » une forme de dictature dont le poids semble augmenter sensiblement à mesure qu’on se déplace des sciences dites « dures », étroitement cadrées par des lois dont la validité est éprouvée au regard des connaissances actuelles, vers celles qui ne sont pas basées sur des codes immuables.

De la physique aux sciences humaines, les praticiens respectifs mettent un point d’honneur à habiller leurs raisonnements d’oripeaux mathématiques ou statistiques à proportion inverse de l’éloignement de leur sujet d’étude de ces matières ! L’alibi scientifique est mis en avant pour justifier l’interprétation qui est faite des chiffres et les décisions qui en découlent.

Issu d’un cursus situé à la charnière de la biologie environnementale et des sciences de l’ingénieur, et malgré mon peu d’appétence pour le monde des chiffres, j’ai été confronté, au moment d’aborder le sujet de recherche qui m’était proposé dans le cadre d’un doctorat de troisième cycle en océanographie biologique, à la nécessité de passer par la collecte et l’analyse de vastes séries de données. J’ai alors découvert à quel point il était facile de tordre la réalité des données collectées pour obtenir des graphiques plus présentables en éliminant arbitrairement de l’échantillon les individus considérés comme anormaux.

Trente et quelques années de pratique professionnelle et d’enseignement ont conforté mes intuitions en trois points essentiels :

  • La qualité du résultat dépend d’abord de la qualité des données utilisées.

  • Les résultats des modèles n’ont d’intérêt que mis en perspective par l’expérimentateur et confrontés à d’autres sources d’information, y compris celles non-modélisables, pour en confirmer ou non les inférences. Le modèle n’est qu’une image imparfaite du réel, « une production de l’esprit visant à représenter symboliquement un phénomène »[1] selon J.- L. Le Moigne.

  • Le vivant est par nature infiniment complexe. Prétendre le réduire à quelques indicateurs chiffrés, dont le contenu en information est parfois contestable, est une forme détestable, parce que véritablement contre nature, de réification et peut confiner à l’escroquerie intellectuelle. D’après M. Jollivet, « s’attacher à la complexité, c’est introduire une certaine manière de traiter le réel et définir un rapport particulier à l’objet […]. C’est reconnaître que la modélisation se construit comme un point de vue pris sur le réel, à partir duquel un travail de mise en ordre, partiel et continuellement remaniable, peut être mis en œuvre »[2].

Dans une interview accordée à Libération en janvier 2008, Jacques-Alain Miller posait ainsi le problème, en réaction à la dérive cognitiviste et à son obsession de l’évaluation : « Le fanatisme du chiffre, ce n’est pas la science, c’en est la grimace »[3]. On pourrait ajouter que l’analyse statistique met en scène cette grimace et que le numérique la surmultiplie !

Le fanatisme est outrance. Il conduit à l’intolérance et à la violence. Ce n’est pas le chiffre qui est en cause mais bien l’usage qui en est fait. Se servir des chiffres, non pour ébaucher une réponse à une question posée mais pour justifier une posture a posteriori, peut introduire une forme insidieuse de totalitarisme. De retour d’un voyage-pèlerinage à Auschwitz-Birkenau, j’ai pu constater à quel point le régime nazi, dans son obsession destructrice, a poussé au bout de l’absurde et de l’horreur la dictature du chiffre et l’alibi scientifique en planifiant la solution finale, en archivant sous forme de colonnes de chiffres toutes les étapes de fonctionnement de la machine de mort et, surtout, en réduisant chaque déporté à un matricule tatoué sur sa peau, dans une sorte de culminance indicible de la réification de l’humain.

Souvenons-nous-en !

 

[1] Cf. Le Moigne J.- L., La modélisation des systèmes complexes, Dunod (2e éd.), 1993.
[2] Cf. Jollivet M., Le projet d’établissement du CNRS (février 2002) : un manifeste pour l’interdisciplinarité, Natures Sciences Sociétés, 11, 2003, p. 71–78.
[3] Miller J.- A., « Se replier serait mortel pour la psychanalyse », interview réalisée par E. Favereau, Libération, 19 janvier 2008.
Dans cette entrevue, J.-A. Miller prolongeait la lutte entamée en 2003 contre l’amendement Accoyer qui prétendait encadrer l’ensemble des psychothérapies dont la psychanalyse.