Le calcul du meilleur : alerte au tsunami numérique

par Gilles Chatenay

et Eric Laurent

et Jacques-Alain Miller

Entretien réalisé par Yann Moulier-Boutang et Olivier Surel

            Dans cet article[1], dont je tente ici de tirer les grandes lignes, Jacques-Alain Miller décline les dangers issus de la constitution actuelle d’une biopolitique scientiste et hygiéniste. Si selon la formule de Pierre Mendès-France « “Gouverner c’est prévoir”, [alors] c’est définir ce qu’il en est de gouverner par la science. Il est habituel de définir le scientifique par le prévisible. C’est le désir de mettre le savoir au poste de commandement. […] La gouvernance exprime le désir de résorber le gouverner dans le gérer. De résorber le politique dans l’administratif. Et cette résorption s’impose comme idéal pour l’humanité ».

Il estime alors que « nous aurons de plus en plus le sentiment de vivre un roman de science-fiction », faisant référence à Metropolis (F. Lang, 1927), Minority report (S. Spielberg, 2002), 1984 d’Orwell (1949) mais aussi le monde de Kafka. Nous pourrions peut-être rajouter Brazil (T. Gilliam, 1985), Bienvenue à Gattaca (A. Niccol, 1997) et Le Meilleur des mondes de Huxley (1932).

Ce « désir de la prévention et de l’anticipation par le savoir […] autorise un certain eugénisme des événements » et tente donc d’éradiquer l’incertitude, la contingence du côté de la mauvaise rencontre. Mais ce « processus numérique » est un « processus sans conscience », avec pour corollaire le fait que le rapport de l’homme au signifiant a été bouleversé. Cela rappelle ce que pouvait dire Antoinette Rouvroy dans ce qu’elle appelle la gouvernementalité algorithmique[2]. « Lorsque régnait l’“âme du monde”, avant la révolution scientifique, avant le XVIIe siècle, le signifiant, c’était le symbole » ajoute J.-A. Miller. Mais aujourd’hui, ce nouveau signifiant, le signifiant numérique est « désymbolisé, dévitalisé, désubjectivé », renforçant à nouveau le point de vue commun de ces deux auteurs.

J.-A. Miller s’oppose à cet « idéal social homéostatique », défend « le différentialisme girondin qui valorise tout ce qui relève des localités », combat l’uniformité car celle-ci « est la condition de possibilité du déchaînement du processus numérique ».

« L’idée d’un réel sans loi est impensable pour l’idéologie du meilleur, et c’est pourtant celle que Lacan essaye de faire entendre dans le Sinthome. »

Face à cet « ordre numérique » prenant la place de l’ordre symbolique, J.-A. Miller ne rêve pas de vaincre ce processus mais demande à « construire ce que Machiavel appelle des digues, […] une stratégie de blocage […] face au tsunami numérique ». Il nous demande donc d’être attentif afin de semer quelques petits grains de sable permettant de freiner cette machinerie numérique, car « il y a un principe qui fait que le calcul du meilleur, par où qu’on le prenne, conduit au pire ».

Damien Botté

 

[1] Cf. http://www.cairn.info/revue-multitudes-2005-2-page-195.htm
[2] Cf. Rouvroy A., « La gouvernementalité algorithmique ou l’art de ne pas changer le monde », Glitch 5, 27 juin 2017.