Total recall : l’histoire impossible d’une mémoire infaillible

Par Quentin Dumoulin

 

            Total Recall, c’est bien sûr le nom de l’adaptation cinématographique de la fabuleuse nouvelle de Philip K. Dick, We Can Remember It for You Wholesale[1], où la mémoire du protagoniste s’avère aussi modelable que le signifiant lui-même.

            Mais Total Recall, c’est également le nom de l’ouvrage du célèbre ingénieur, employé de Microsoft, Gordon Bell[2]. Co-écrit avec Jim Gemmel, et préfacé par Bill Gates himself, cet ouvrage est le point d’orgue d’une expérience de vie de l’informaticien. Dans les années 90, plusieurs universités lancent le projet caritatif Million Book Project, visant à numériser un million de livres, et à les rendre librement accessibles sur la toile. À ce titre, on sollicite la contribution de G. Bell afin que ses ouvrages figurent dans la généreuse liste digitale.

            Non content d’accepter l’idée, la contingence de l’invitation sera l’occasion pour l’ingénieur de se lancer dans une entreprise titanesque : numériser toute sa vie en une gigantesque archive. Le projet MyLifeBits – littéralement « mes bouts de vie », traduction qui malheureusement gomme le witz du titre anglophone[3] – est né.

            G. Bell sauvegardera ainsi « des livres, des cartes, des lettres, des mémos, des posters, des photos […] les logos figurant sur ses tasses […] ses collections de T-Shirts »[4] – et jusqu’aux factures téléphoniques. La tâche nécessitera même l’emploi d’une assistante – car G. Bell a déjà près de soixante ans – qui y passera « le plus clair de ses journées »[5].

            Mais une fois tout le passé compressé dans de précieux et nombreux téraoctets, il fallut à G. Bell envisager l’avenir. Pareil aux premiers cyborgs du M.I.T.[6], le chercheur s’appareilla alors d’un arsenal destiné à capter le moindre des perceptum qu’il serait amené à rencontrer. Ainsi, une caméra, rivée sur sa tête, capturera chaque lieu visité. Détectant les variations de luminosité, elle pourra de façon adéquate, déclencher l’obturateur, et immortaliser le changement d’environnement soupçonné[7].

            Nous sommes bel(l) et bien entré dans « l’ère du soupçon »[8]. Comme le dit J.- A. Miller « nous sommes dans l’époque de la prévention »[9], c’est effectivement là tout l’enjeu : prévenir les failles de la mémoire en la suturant par l’enregistrement numérique. G. Bell compte bien rendre obsolète l’oubli même. Ainsi, la « e-mémoire » viendra pallier les lacunes de notre trop incertaine « bio-mémoire ».

            Si l’accueil critique du livre a été réservé quant à son projet, très vite relégué par les médias français au rang des utopies, la fonction du programme MyLifeBits semble cependant revêtir pour G. Bell un intérêt tout particulier. En effet, il apparaît que cette infinie entreprise réponde au besoin de pouvoir « raconter sa vie à ses descendants »[10].

            Si la nouvelle mode du lifelogging poursuit ce rêve d’une transmission sans perte, la chose n’est pas faite, et le constat amer : « Le but du jeu est moins de stocker des données, que de réussir à les retrouver »[11]. La perte, pourtant exclue, semble donc toujours parvenir à retrouver son chemin ; et l’oubli parvient encore à se rappeler à la mémoire – fût-elle numérique. C’est la démonstration que fait la psychanalyse : raconter, c’est consentir à une perte. La praxis freudienne se fait, à l’heure du numérique, la garante d’un autre ordonnancement possible de l’hystoire[12] de chaque un.

[1] Que l’on connaît en français sous le titre Souvenirs à vendre.
[2] Bell G., Gemmell J., Total recall, Paris, Flammarion, 2011.
[3] Le bit, contraction de binary digit, est en informatique l’unité insécable qui prend pour valeur 0 ou 1. Par ailleurs, en anglais, le terme bit désigne « un bout » ou « un petit morceau ».
[4] Turkle S., Richard C., Seuls ensemble: de plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines, Paris, l’Échappée, 2015, p. 461.
[5] https://rslnmag.fr/cite/gordon-bell-et-le-projet-total-recall-bienvenue-dans-le-monde-de-la-memoire-infaillible/
[6] Cf. le témoignage de Sherry Turkle dans son ouvrage, op cit., p. 240.
[7] Op. cit., https://rslnmag.fr
[8] Wajcman G., L’œil absolu, Paris, Denoël, 2010, p. 90.
[9] Miller J.-A., « L’ère de l’homme sans qualité », la Cause freudienne, n°57, juin 2014, p. 78.
[10] Ibid.
[11] Op.cit., https://rslnmag.fr
[12] Selon le witz de Lacan, repris in Miller J.-A., « L’orientation lacanienne : Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, cours du 21 janvier 2009, inédit.