Morceaux choisis

« Il faut une réflexion éthique sur le numérique », entretien avec Jean-Gabriel Ganascia, Le Monde, mercredi 5 juillet 2017, supplément Science & Médecine, p. 8.

(Déniché par Denis Rouillé)

Le Monde : « Votre ouvrage « Intelligence artificielle. Vers une domination programmée ? » décrit une course à la captation et à l’analyse des données appelées le « pétrole du XXIe siècle ». Assiste-t-on à un emballement économique ? »

Jean-Gabriel Ganascia : « On assiste à un emballement des techniciens. Que ce soit dans les groupes de recherche ou les entreprises, on cherche à capter le plus de données possible pour tout essayer… et tout prédire, par exemple la dépression d’un collaborateur. Il s’agit de fournir des produits, des applications ou des services « disruptifs », très innovants et potentiellement rentables.

Mais le risque, pour l’entreprise qui les imagine, est de donner une image déplorable d’elle-même si cela va trop loin. Avec des données massives qui viennent d’objets connectés de plus en plus nombreux et des techniques d’apprentissage machine, les potentialités sont considérables, en matière de contrôle, de prévision, de prédiction.

Personne ne met en doute les bienfaits potentiels de ces évolutions technologiques. Elles permettent d’établir des corrélations extrêmement utiles à la société, par exemple dans la prédiction de certaines maladies et de leur évolution ou pour comprendre des mutations sociales. Mais elles peuvent aussi se révéler pernicieuses. Dans le monde de la recherche mais surtout dans le monde de l’entreprise, une réflexion éthique approfondie est donc de plus en plus nécessaire. »

 

NB : J.-G. Ganascia est un spécialiste en Intelligence Artificielle, professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, président du comité d’éthique du CNRS. Il dirige l’équipe Acasa (« Agents cognitifs et apprentissage symbolique automatique ») au sein du Laboratoire d’informatique de Paris VI (Lip6) et a récemment publié Le Mythe de la singularité. Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? (Seuil, 2017) et Intelligence artificielle. Vers une domination programmée ? (Le cavalier bleu, 2017).

Précisons l’équivoque du terme de singularité, ici utilisée dans le sens de « singularité technologique », notion décrivant l’hypothèse catastrophiste selon laquelle l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique induisant des changements imprévisibles sur la société humaine. Pour cet auteur, cette singularité technologique est de l’ordre du mythe, de la fiction scientifique.

Laurent É., « L’avenir d’une illusion : le culte de la prévision », Mental, n° 22, avril 2009, p. 49.

(Repéré par Damien Botté)

            « Qu’est-ce qu’une science qui pourrait inclure la psychanalyse ? Le clinicien est du côté de la psychanalyse dans la mesure où il n’est pas le maître de son savoir. Celui-ci ne se dépose pas comme une série de faits analysables par une régression à des variables causales. Dans les termes de Jacques-Alain Miller lisant le dernier enseignement de Lacan, le savoir analytique, comme le savoir de la clinique, est un savoir à déchiffrer. Seul l’enseignement de Lacan finit par trouver son lien au réel auquel se confrontent les professions de l’impossible. C’est un réel qui ne contient pas de savoir au sens de la série statistique. La clinique a ceci de commun avec le savoir inconscient qu’elle n’est jamais savoir parfait, qu’elle véhicule le trou, l’absence de certitude définitive. C’est pourquoi nous pouvons adopter pour la clinique et pour la psychanalyse que “la cause du désir pour chacun est toujours contingente, c’est une propriété fondamentale du parlêtre” »[1].

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 19 novembre 2008, diffusé sur le site de l’ECF.