Un GIF dans ta gueule[1]

Interview de Nicolas Monterrat

Par Aurélien Bomy

 

Opérateur vidéo à Paris, Nicolas Monterrat réalise d’autre part des petites séquences animées qui se diffusent en boucles perpétuelles.

Il se définit comme « un artisan du GIF », un « GIF-maker [2]».

 

A.Bomy : Qu’est-ce qui vous a conduit jusqu’à cette modalité de création ?

N.Monterrat : Je suis friand des films d’animation. Mes références sont multiples. Des premières décompositions photographiques de Muybridge[3] aux principes d’animation de Terry Gilliam pour les Monty Python… Mais mon premier déclic pour l’animation est lié à mon enfance. Un jour, j’ai vu à la TV un film d’animation produit par Disney. Ce n’était pas du dessin animé traditionnel, mais un montage de photos assemblées image par image. Des personnages faisaient semblant d’être assis sur de grosses motos et se déplaçaient comme par magie dans des décors réels. On avait l’impression qu’ils glissaient sur le sol. Je n’avais jamais vu un truc pareil ! J’ai trouvé ça absolument génial. Le genre d’animation qui m’a marqué. Pour moi, tout a commencé il y a six ou sept ans, par le biais d’un jeu interactif : il fallait retrouver, à partir d’une unique image, le titre d’un film. Parfois, à la place d’une image fixe, c’était une très courte séquence qui tournait en boucle. Je me suis pris au jeu, et j’ai commencé à en réaliser. Modestement, au début je ne publiais que des extraits qui se répétaient de manière mécanique. Puis, au fur et à mesure, j’ai commencé à vouloir réaliser des boucles aussi parfaites que possible. Que le mouvement soit fluide. Que les actions se répètent à l’infini en veillant à ce que le point de raccord ne soit pas décelable. Avec le temps j’ai gagné en confiance, en technique et j’ai commencé à élaborer des animations plus personnelles et compliquées.

A.B. : Il y a quelque chose qui frappe dans vos tableaux, peut-être liée au contraste et à la présence à la fois du statique et de l’animé, du figé et du vivant, du noir et blanc et de la couleur, de l’ancien et du contemporain, comment se font les choix que vous opérez ?

N.M. : Au début, je ne sais jamais vraiment ce que je vais raconter. Certaines photos t’appellent et l’idée d’animation vient spontanément. D’autres peuvent rester longtemps dans mon ordinateur, jusqu’au jour où je vais filmer ou photographier un nouvel élément qui pourra alors être relié à ces images délaissées. Par exemple, un jour, dans un atelier de ferronnerie, j’ai filmé un ouvrier en train de couper du métal à l’aide d’une disqueuse. Il y avait des gerbes d’étincelles qui jaillissaient de partout. Cette séquence, pendant des mois, je ne savais pas quoi en faire. Bien plus tard, je tombe sur une photo en noir et blanc : une fille en train de se faire tatouer le haut du bras. Elle a les yeux clos et sur son visage crispé on distingue bien toute la douleur de la séance de tatouage. Elle hurle ! Là, immédiatement je pense à mes images de gerbes d’étincelles et là, je sais que je vais les faire sortir de la pointe de l’aiguille de la tatoueuse. C’est comme ça que ça fonctionne. Par association d’idées. Parfois spontanément. D’autres fois après un long processus de réflexion.

Je fais des détournements d’image, une démarche qui s’apparente à celle du collage, mais animé. Sans m’imposer de règles ni de restrictions.

Il s’agit souvent de transformation d’images historiques ou anciennes. C’est vrai qu’il y a une chose qui m’a toujours amusé dans les clichés des années cinquante ou soixante, c’est leur aspect figé. De nos jours, nous sommes submergés de photos, sur nos ordinateurs ou nos smartphones. On prend tout et n’importe quoi en photo. Photographier ou être photographié est un acte banal. Mais il y a plus de cinquante ans, la photographie c’était autre chose, c’était une affaire d’amateurs éclairés ou de professionnels. On posait pour le photographe. Les attitudes étaient moins spontanées, souvent mises en scène. Ces clichés d’un autre temps m’amusent, je les trouve même touchants. Mon envie, c’est de leur faire raconter une autre histoire, en une courte boucle perpétuelle…
Mes GIF sont toujours décalés, surréalistes. Poétiques ou drôles. Ils évoquent des situations impossibles ou étranges. Mais tout est plausible. Je propose des mondes parallèles… qui pourraient exister. Disons que ce sont des projections un peu délirantes.

A.B. : Quelle destination trouvent vos œuvres ?

N.M. : C’est le format qui détermine le mode de diffusion et le média. Un GIF, ce n’est pas le genre de chose que l’on peut accrocher dans son salon. C’est immatériel. Ça se regarde presque exclusivement sur un écran d’ordinateur.
J’ai commencé à diffuser mes séquences sur Tumblr, un site de microblogging  en septembre 2011. Depuis je diffuse également sur d’autres sites comme Ello, Behance, ou Instagram… À ce jour, j’ai publié plus d’un millier de GIF animés. Il arrive parfois que je reçoive des demandes pour exploiter certains de mes GIF ou des propositions de collaboration. Mais cela reste assez rare et ce n’est pas mon objectif premier.

 

[1] http://un-gif-dans-ta-gueule.tumblr.com/
[2] GIF. Graphics Interchange Format. Littéralement cet acronyme signifie « format d’échange d’images ». Il s’agit d’un format d’échange d’image numérique du domaine public utilisé sur internet pour la diffusion d’animations courtes et notamment par les artistes du net.art.
[3] Eadweard Muybridge est le pseudonyme d’Edward James Muggeridge (1830-1904). Photographe anglais, il est renommé pour ses chronophotographies (décompositions de mouvements).