Un juge hors normes

Par Guilaine Guilaumé

 

        Lorsque l’on est juge et que, dans une affaire criminelle, on a un cadavre, un meurtrier, des aveux, un mobile, tout cela pris dans une vraisemblance remarquable, que demander de plus ?

Tanguy Viel, dans Article 353 du code pénal[1], met en scène un huis-clos entre un criminel et un juge pour le moins hors normes qui ne se contente pas de l’évidence.

Martial Kermeur (MK), personnage principal qui n’avait nulle intention de se soustraire à la loi, déplie tout au long du livre, dans un face-à-face poignant, la logique intime qui l’a conduit au dénouement meurtrier.

L’audition

Qu’est ce qui a engagé MK dans ce processus criminel, qu’est ce qui a fait de contingences successives, une nécessité ?

Le juge n’a pas le savoir de son côté mais il a de l’oreille pour entendre le savoir de MK sur lui-même. Le juge apprend et, en cela, il ne se réfère à aucune norme, mais plutôt à une position éthique sous-tendue par une modalité de désir singulière.

« Pour un juge, il n’avait pas cette condescendance ou dureté ni tout l’attirail que je m’étais représenté le concernant, […] on aurait dit qu’il avait envie de m’écouter »[2].

« Une vulgaire histoire d’escroquerie »[3]

Martial Kermeur a poussé le promoteur Antoine Lazenec à l’eau. Et pourtant, « c’est la providence qui le met sur notre chemin »[4] avait dit le maire de ce coin de Bretagne que Lazenec promettait de transformer en « Saint-Tropez du Finistère »[5].

Car c’est à Lazenec, le démon hypnotique, que Martial Kermeur va confier les 400.000 euros de son licenciement, rêvant au rendement exceptionnel que cet investissement va lui rapporter. «  À partir de ce moment-là, […] c’est comme si le capitaine qui était censé habiter avec moi dans mon cerveau, c’est comme s’il avait déserté le navire avant même le début du naufrage »[6].

Une intime conviction

Le juge a écouté, longuement, la « plaidoirie » de Martial Kermeur, il a entendu l’histoire d’un sujet qui, comme le corbeau de la fable, « encaisse le monde comme il va »[7], un monde sans scrupules, qui le laisse paralysé jusqu’au sursaut criminel.

Puis, il a ouvert le livre rouge :

«  Article 353 du code de procédure pénale : la loi ne demande pas compte à chacun des juges et jurés composant la cour d’assises des moyens par lesquels ils se sont convaincus […] .La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : Avez-vous une intime conviction ? »[8]

Oui, le juge de T. Viel s’est forgé une intime conviction et le lecteur va la découvrir à la toute fin du livre. Il va découvrir également à quel point l’éthique prend le pas sur la norme et que ce livre est une critique acerbe portée sur notre monde du « Grand marché »[9] habité par des humains-consommateurs et leurs mois numériques.

La poésie et la littérature, indispensables à notre compréhension du monde, nous rappellent que « quand l’éthique défaille c’est la beauté qui tombe »[10].

Aucun algorithme ne peut rendre compte de ce que le juge a entendu, aucun robot ne peut rendre la justice. Seul un être de chair, singulier, incomparable, peut poser un acte qui l’engage et va avoir des conséquences sur lui-même et les autres.

C’est quand l’inattendu humain survient qu’il y a possibilité de déjouer les calculs algorithmiques les plus délétères et les prévisions les plus mortifères.

Ce livre est un enchantement, il est une luciole dans les ténèbres, une beauté qui s’élève, de la vie qui sourd.

[1] Viel T., Article 353 du Code pénal, Paris, Les Éditions de Minuit, 2017.
[2] Ibid., p. 16.
[3] Ibid., p. 17.
[4] Ibid., p. 40.
[5] Ibid., p. 63.
[6] Ibid., p. 74.
[7] Ibid., p. 98.
[8] Ibid., p. 173-174.
[9] Chamoiseau P., Frères migrants, Paris, Éditions du Seuil, mai 2017, p. 26.
[10] Ibid., p. 20.