Big data ? La puce à l’oreille

Par Gérard Seyeux

 

Ayant eu l’occasion de lire un article du Quotidien du médecin[1], je me suis demandé si nous ne risquions pas d’être rattrapés par le big data. Il y est question du Dr Thomas Isnel, qui vient de rejoindre Google Life Sciences dans la Silicon Valley. Qui est donc Thomas Isnel ? Wikipédia nous apprend que ce médecin psychiatre est un neuroscientifique américain. Il dirigeait le National Institute of Mental Health (NIMH) depuis 2002 et s’est fait remarquer par ses critiques sur le DSM-V.

Un article du M.I.T. Technology Review[2] explique un peu plus en détail quelles sont les perspectives que le docteur Isnel pense développer. Il considère que la biologie n’a pas permis les grands succès espérés dans le domaine de la dépression et de la schizophrénie : les médicaments psychiatriques n’ont pas fait de progrès notables au cours de ces dernières décennies et les recherches sur les causes génétiques des maladies mentales se sont avérées décevantes. Ce sont ces considérations qui, selon l’auteur de l’article, auraient conduit le psychiatre à quitter le domaine médical pour Alphabet, conglomérat constitué par la réorganisation de Google.

Isnel a bien compris que la « santé est un bien meilleur business que le software et les gadgets » et se dit convaincu que l’approche technologique peut devenir une bien meilleure approche des maladies mentales – grâce au big data, du moins bien meilleure que l’imagerie médicale, la génétique, l’attention portée au patient ou les consultations chez le médecin : « à l’avenir, lorsque nous penserons à la recherche en santé, nous penserons plus à Apple et IBM qu’à Lilly ou Pfizer ». Il considère que nos smartphones seraient capables de collecter des biomarqueurs de la dépression ou des psychoses via des modèles vocaux – sous la forme d’analyse automatique du langage – et donc permettraient de se passer des interventions psychiatriques : « la technologie a déjà eu un très grand impact sur de nombreux aspects de nos vies et permettra de changer nos façons de prendre en charge la santé, en particulier la santé mentale », y compris ce qu’il appelle «  les traitements psycho-sociaux qui pourraient très bien se faire grâce aux smartphones ». Bien sûr, les meilleurs traitements en question se réfèrent toujours aux thérapies cognitivo-comportementales.

Dans le même ordre d’idée, un article publié dans Le Monde[3] nous apprend que Facebook, bien qu’il s’en défende, « se vante auprès d’annonceurs d’être capable de détecter les adolescents vulnérables ». Ce texte reprend un article du journal The Australian[4] dont les journalistes ont eu accès à un document récent de vingt-trois pages destiné à être présenté à une grande banque australienne. Ce document explique que Facebook peut détecter les troubles de l’humeur chez les jeunes adolescents, dès 14 ans, grâce à toutes leurs données publiées sur leur compte Facebook. Le réseau social pourrait par exemple analyser, grâce à des algorithmes, si les adolescents se sentent « nerveux, bouleversés, stupides » et leur proposer comment  « du lundi au jeudi, il s’agit de gagner en assurance ; le week-end consistant davantage à partager ses réussites ». Ou bien savoir quels sont les moments « où ils se sentent beaux et à l’aise avec leur corps » et « ont envie de faire du sport et de perdre du poids ».

Toutes ces idées nouvelles et visionnaires – mais le sont-elles tant que ça ? – veulent nous démontrer que la technologie, le big data, toutes ces données recueillies par nos petites lathouses dernier cri, ont comme projet de dépister, de prévenir toutes perturbations qui pourraient annoncer une pathologie mentale, ou dit de façon plus moderne, un trouble.

En somme, le big data en lieu et place de l’expérience singulière de la parole.

 

[1] Cf. Nguyen V., « Google Life Sciences ouvre un nouveau front médical : le patron de l’Institut américain sur la santé mentale (NIMH) rejoint la Silicon Valley », Le Quotidien du médecin, n° 9440, 12 octobre 2015.
[2] Cf. Regalado A., « Why America’s top mental health researcher joined Alphabet », M.I.T. Technology Review, septembre 2015.
[3] Cf. « Facebook se vante auprès d’annonceurs d’être capable de détecter les adolescents vulnérables », Le Monde, 2 mai 2017.
[4] Cf. The Australian, 1er mai 2017.