Geek drugs

Par Cécile Peoc’h

 

Comment tendre vers un effet optimal des substances psychoactives ? Pour tenter d’y répondre, de nombreux internautes témoignent, sur des forums prévus à cet effet, de leurs expériences de prises de drogues. Ceci particulièrement depuis la démocratisation des nouveaux produits de synthèse, dits research chemicals, à savoir une imitation des drogues illégales par la variation des structures moléculaires. Ces plates-formes organisées en associations souhaitent offrir, par le biais de forums d’entraide, la possibilité à chacun de s’informer, de s’entraider, d’échanger sur ses pratiques de consommations et ses expériences, de contribuer à la construction de savoirs sur les drogues et leurs usages.

L’objectif visé est ce qu’ils appellent une potentialisation des effets des produits en fonction de la molécule et des effets que l’on peut en attendre. Déjouant les procédures de Droit Français et Européen en ce qui concerne les substances stupéfiantes, les responsables de ces plates-formes se défendent de faire l’apologie des drogues. Ils se saisissent des préceptes de Santé Publique telles que la réduction des risques et la prévention afin que chaque expérience de prise de drogues se fasse dans de bonnes conditions. Tout mélange de molécules hasardeux ou dosage leur semblant inconsidéré sont signalés notamment par des modérateurs : il s’agit d’aider les consommateurs à « réussir » la descente des produits et donc d’éviter les bad trip.

Les témoignages écrits, appelés trip reports, sont classés par molécules ou combinaison de molécules et respectent une méthodologie bien précise. Après avoir renseigné la ou les substances utilisées, il s’agit de préciser, tout en respectant la chronologie des événements, les aspects techniques – forme, dose absorbée, mode d’administration, nombre de prises, les effets physiques – durée, sensations – et les effets psychiques. Sont également à notifier la prise de traitements médicamenteux en parallèle, l’utilisation ou non d’une balance microgramme, la réalisation au préalable d’un test allergique, le poids et la taille de la personne. Chaque trip peut faire l’objet de plusieurs prises, une nouvelle prise pouvant avoir lieu après avoir atteint ce qui est appelé un plateau, soit les effets maximums pouvant être attendus en fonction du dosage consommé. Chacun rapporte la quantité pour chaque plateau.

Se faisant appelés geek drugs en opposition aux street drugs, ces sujets sont très au fait des effets antagonistes de certaines molécules ou bien de ce qui viendrait démultiplier les sensations recherchées et ont, pour beaucoup, de solides connaissances en pharmaco-chimie. Ils veulent explorer les limites de leur perception et de leur conscience par la potentialisation du trip. Visant un savoir sur le « bien consommer », cette accumulation de trip reports alimente les pages internet de psychowiki. Conçu sur le modèle de wikipédia, cette encyclopédie recense les molécules et détaille leurs caractéristiques, les modes de consommations, les risques et les effets secondaires.

Un « droit à jouir » qui se voudrait limité, évaluable, ajustable par l’obtention de recettes chiffrées laisse entendre une tentative illusoire de chiffrage des données corporelles du sujet, le serrage d’une jouissance dont le leurre est de croire qu’elle serait sans risque à travers un singulier réglage.

S’orienter de la psychanalyse permet de recevoir ces sujets en tentant de saisir les points d’appuis que ces pratiques permettent pour chacun et la fonction de ces quantifications.

Renouer avec l’énonciation d’une parole au-delà du chiffre, afin que cette pratique fasse symptôme voire même constituer un savoir sur son symptôme.