Interview de Martine Coussot, déléguée régionale de l’ACF-VLB (Première partie)

 

Glitch : Après la mobilisation du milieu analytique contre le projet de loi Fasquelle, puis contre le Front national, ce nouveau Forum ne s’annonce-t-il pas à nouveau  très politique, à travers le choix des signifiants dans son titre et dans son sous-titre ?   

Martine Coussot : À la suite de la mobilisation contre le projet de résolution Fasquelle, et la journée Question d’École de ce début 2017 intitulée «  Psychanalyse dans la Cité », nous avions souhaité, pour le Forum de l’ACF-VLB, affiner cette question de la présence de la psychanalyse dans la cité, et son devoir d’attention aux enjeux actuels du malaise dans la civilisation, à « la  spire de l’époque » disait Lacan.

Ce signifiant « efficacité », mis en avant dans l’argumentaire fallacieux de Fasquelle et consorts – repris d’ailleurs de la perspective scientiste de la HAS – nous a alors semblé être un signifiant à reprendre à notre compte, tout en le subvertissant et en le mettant en tension avec la contemporanéité de notre monde numérique. Quant au sous-titre, « le sujet sous la loi du nombre », il oppose le sujet de la psychanalyse, c’est-à-dire de la singularité, avec la gouvernance par les nombres, pour reprendre le titre du beau livre d’Alain Supiot[1].

Et puis il y eut au printemps 2017 les Forums SCALP, sous la formidable impulsion de Jacques-Alain Miller, vaste mobilisation politique inventive, et l’interprétation qui s’en est suivie, de « l’année zéro du Champ freudien ».

C’est donc dans ce contexte d’un vent nouveau, que se prépare activement, joyeusement, avec le plaisir de l’action juste, ce Forum, en effet politique !

Un mot d’ailleurs sur l’algorithme, signifiant non présent dans le titre, mais se déduisant de la série. Lui aussi très politique, il sera étudié de près lors du Forum.

Les algorithmes existent depuis l’invention de l’écriture, mais se sont particulièrement développés lorsque sont apparues les machines à exécuter les algorithmes, soit les ordinateurs. Sur ces ordinateurs, machines « à tout faire » dont les objets numériques sont les extensions, n’importe quel algorithme peut être élaboré et exécuté, d’où l’omniprésence de ces algorithmes appliqués à tous les aspects de notre vie. C’est une des arêtes de l’universalisation par le discours de la science, pousse à la ségrégation, comme l’avait déjà annoncé Lacan à l’époque des « marchés communs »[2]. À l’heure d’une économie mondialisée, où le business model est intrinsèquement lié à la numérisation, l’extension des algorithmes conduit à un renforcement des pratiques ségrégatives, comme le démontre la mathématicienne Cathy O’Neil dans son livre Weapons of math destruction [3] : les algorithmes sont des « opinions embedded in code », opinions à entendre ici au sens de pré-jugés. Ce qui est jugé est le mode de jouissance de chacun, dans une perspective à la fois d’individualisation et de massification. Les algorithmes de recommandation, type Netflix ou Spotify par exemple, suivent cette logique.

Dans le domaine de la santé, la question du mode de jouissance affleure également, lorsqu’il s’agit de constituer des catégories de populations (lesdites « cohortes »), pour traiter les données recueillies par la Sécurité sociale, et démontre jusqu’à l’absurde l’impasse que constitue cette façon d’appliquer une logique universalisante : telle addiction doit-elle être traitée comme une « co-morbidité », ou bien la cause, ou encore la conséquence du syndrome dépressif ? Et que faire du cas « atypique », sous quelle étiquette le coder ?

Autre extension du domaine de la ségrégation, également étudié lors du Forum, celui de la justice sous open data. Avec l’intrusion du marché s’emparant de l’open data, c’est-à-dire des décisions de justice rendues publiques, la production judiciaire elle-même devient un produit du marché, dans lequel l’aide à la décision par les algorithmes prédictifs représente, du fait de leur dimension performative, auto-réalisatrice, un risque réel de pousse à la ségrégation.

La question des algorithmes est donc éminemment politique et interroge notre relation au pouvoir, soit au discours du maître. Le magistrat Antoine Garapon s’exprimait ainsi lors d’un colloque récent intitulé Sécurité et Justice. Le défi de l’algorithme : « Un monde systématisé est un monde où le pouvoir ne se présente plus à nous, ne se met plus en scène, qui n’est plus représentable à l’image de l’écriture informatique, cette suite de nombre, de zéros et de uns, qui exclut toute signification pour fonctionner. Nous sommes confrontés à une machine qui rend le monde efficient, où tout est visible, sauf l’organe qui produit cette efficience. » 

Ainsi ce monde d’algorithmes, dont le déroulement et l’application semblent automatiques, opaques et acéphales, réalise par cette absence de possibilité de représentation du pouvoir, un changement de paradigme qu’Antoinette Rouvroy nomme « la gouvernementalité algorithmique »[4]. Cette gouvernementalité, pour reprendre le terme de Foucault, se présente comme s’il n’y avait plus d’intention politique, plus de fictions pour mettre en scène le pouvoir, dans un monde où seules comptent et sont comptées les traces, les clics, les errances numériques de chacun, ce que A. Rouvroy appelle « la mise en (n)ombres de la vie même »[5].

Dépolitisation donc, à laquelle il est urgent de répondre. Et c’est bien là l’ambition décidée de ce Forum, d’apporter un éclairage inédit dans cette rencontre entre société et psychanalyse et donc d’être, sans hésitation aucune, très politique !

 

[1] Cf. Supiot A., La Gouvernance par les nombres, Cours au Collège de France (2012-2014), Paris, Fayard, 2017.
[2] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2011, p. 257.
[3] Cf. O’Neil C., Weapons of math destruction : How big data increases inequality and threatens democracy, Crown Edition, 2016.
[4] Rouvroy A., « La gouvernementalité algorithmique ou l’art de ne pas changer le monde », conférence donnée le 1/12 /2016, Chaire de Géopolitique du risque, département de Géographie, ENS, disponible dans la newsletter Glitch #5.
[5] Rouvroy A., « Face à la gouvernementalité algorithmique, repenser le sujet de droit comme puissance », disponible sur works.bepress.com/Antoinette_Rouvroy/43