Interview de Martine Coussot, déléguée régionale de l’ACF-VLB

(Seconde partie)

 

 

Glitch : À l’époque où la question de  l’efficacité et celle de l’efficience infiltrent  tous les domaines,  pourquoi faire le choix d’associer efficacité et psychanalyse? Qu’est-ce que l’efficacité pour un psychanalyste ? 

Martine Coussot : Tout d’abord, ce n’est pas un problème nouveau pour notre champ. Historiquement, cette interrogation autour de l’efficacité de la psychanalyse a suscité de nombreux débats, surtout dans l’école anglaise, pragmatisme anglo-saxon oblige ! Au niveau de l’ECF même, des Journées d’automne se sont tenues à Paris en octobre 1988, sous le titre, précisément, de « L’efficacité de la psychanalyse ». Et à la lecture des Actes, on s’aperçoit que déjà le computationnel annonçait un horizon d’universalisation, et qu’il s’agissait non pas de refuser mais d’accompagner l’expansion du discours de la science afin d’en ordonner les effets. Nous y voilà…

Vous dites efficience, et effectivement ce signifiant prisé des managers a pu être évoqué comme titre possible. Après tout, est cause efficiente pour Aristote ce qui produit un mouvement, un changement ; cela aurait pu nous convenir si l’on s’en tient à la mutation subjective. Mais il s’est surtout agi, avec ce signifiant de « l’efficacité », de saisir le terme courant, celui que nous oppose le discours de la science, nous intimant l’ordre d’en donner la preuve. Ce choix est donc une réponse, mais une réponse à côté. Cela nous permet de pratiquer le judo avec l’Autre, comme l’indiquent les vignettes illustrant le numéro 10 d’Accès à la psychanalyse, bulletin de l’ACF-VLB, dont la sortie accompagne le Forum, avec pour titre « Une nouvelle bataille clinique ».

Car notre efficacité ne se démontre que de la clinique du cas. Elle n’est pas du côté de l’idéal, pas du côté de la suggestion, pas calculable comme le voudrait l’équivalence scientiste. C’est une efficacité qui tient à l’abord par le réel de la jouissance, et à l’éthique du bien-dire dans ce mouvement de serrage de ce qui ne peut pas se dire. Il s’agit d’aborder « […] ce point du ‘tu es cela’ où l’éthique de l’analyse touche à l’efficace»[1]. Notre efficacité, qui va « de l’incalculable de l’interprétation à l’indécidable du chiffrage de la jouissance »[2] tient donc à la rigueur éthique.

Glitch : Sous le règne du calcul et de la norme, quelle(s) stratégie(s) pour la psychanalyse? Jacques-Alain Miller parle de « stratégie du bocage ou stratégie vendéenne », pouvez-vous nous en dire plus?

M. Coussot: Votre question m’évoque l’édito d’Hebdo-blog n°108, de juin 2017, où la présidente de l’École de la Cause freudienne, Christiane Alberti, s’exprimait ainsi : « Dans L’envers de la psychanalyse, Lacan nous livre à deux reprises le terme de ‘subversion’ du discours du maître. Ni  le terme de révolution, ni celui de progrès, ne semblent appropriés pour cibler un mode de relation éthique au discours du maître – les solutions heureuses ayant toujours des penchants totalitaires. Quelles conséquences tirer de ce terme de subversion et quelles en sont aujourd’hui les voies privilégiées ? »

La stratégie du bocage[3] évoquée par J.-A. Miller est l’une de ces voies. Il s’agit de contrer localement, ponctuellement, de manière répétée, comme ont pu le faire pendant les guerres de Vendée, les troupes insurgées se tenant en embuscade au coin des chemins creux et prenant par surprise les patrouilles de l’armée révolutionnaire. La proximité géographique de Nantes avec la Vendée était l’occasion de faire appel à cette référence. Mais bien sûr il faut un bocage, et nous n’irons pas harceler la HAS dans les chemins creux !

Il s’agira pour nous de ne rien céder, éventuellement de limiter le reflux à ce qui est stratégiquement nécessaire, tout en maintenant la conversation avec l’Autre social. J.-A. Miller remarquait également, lors de Question d’École 2017, à propos des Analystes Membres de l’École (AME), titre délivrant la garantie de l’École : « Par le biais de l’association, le discours analytique se soumet ouvertement au discours du maître en même temps qu’en douce, il le subvertit. »

Cela ne peut se faire sans la présence en corps et le désir décidé de quelques-uns. Faire exister le discours psychanalytique partout où c’est possible, dans les institutions, lors des connexions culturelles, dans le champ politique, voilà notre stratégie pour contrer le règne du calcul normatif.

[1] Wartel R., « L’efficacité de la psychanalyse », Actes de l’École de la Cause freudienne, Paris, 1988, p. 9.
[2] Laurent É., Ibid., p. 138.
[3] Miller J.-A., « Le calcul du meilleur : alerte au tsunami numérique. Entretien réalisé par Yann Moulier-Boutang et Olivier Surel », Multitudes, n° 21, 2/2005, p. 195-209.