Le réel traumatique du nombre (et de l’algorithme)

Par Gilles Chatenay

« Pourquoi ce réel ne serait-il pas le nombre, et tout cru après tout ? » se demande Lacan dans « L’étourdit »[1]. Évaluations partout et tout le temps : le sujet contemporain vit sous « l’infatuation (momentanée) de la catégorie quantité »[2] dans tous les secteurs de sa vie, à son travail lorsqu’il en a un encore, dans son école lorsqu’il la fréquente encore, chez lui lorsqu’il a encore un chez-lui, dans ses relations lorsqu’il en a encore ; partout : tout est soupesé, tout est mesuré, ce qu’il fait ce qu’il mange ce qu’il respire ce qu’il aime ce qu’il hait, ce qu’il désire — et lui-même chiffre (combien as-tu d’amis sur Facebook ?). C’est pour son bien, bien sûr — de ces statistiques, de ces nombres s’infèrent des prescriptions de bonne pratique, c’est l’Evidence Based Life.
Les prescriptions de bonne pratique ont un autre nom : protocole. Et qu’est-ce qu’un algorithme, sinon un protocole logifié ? Nous vivons sous les nombres et les algorithmes.
La rencontre avec le réel du nombre et de l’algorithme fait parfois traumatisme — angoisses, dépressions, passages à l’acte défrayent la chronique des entreprises, mais pas que celle-ci.
Taylor et le capitalisme fordiste
 
Les entreprises : bien que les techniques d’évaluation et de protocolarisation se griment d’une scientificité de bazar, il se sait qu’elles sont nées dans les entreprises, et notamment chez Toyota pour beaucoup d’entre elles — Toyota : automobiles : capitalisme fordiste (« fordiste » : de Henry Ford) : Taylor : la chaîne de montage, la parcellisation des tâches, la mesure chiffrée du moindre geste : la mécanisation de l’ouvrier. Évaluation quantitative et protocolarisation, me semblait-il, correspondaient à l’extension du taylorisme à l’ensemble de l’entreprise, jusqu’à ce qu’il devienne techniques de gestion des ressources humaines.
Le capitalisme post-fordiste et les NTIC
Mais cette extension était celle d’un nouveau paradigme, qui se disait dans un langage nouveau : Toyota marquait l’entrée du capitalisme dans une ère post-fordiste. L’introduction des NTIC (informatique, internet et télécommunications) rendait possible la structuration de la production elle-même par de nouveaux signifiants : « zéro-stock », « just in time », etc. Alors que, dans l’ère fordiste, la production précédait la demande (Henry Ford produisait sa Ford T, et proposait aimablement à ses acheteurs de choisir sa couleur, à condition que celle-ci fût noire), la relation s’inversait. Apple, par exemple, nous permet aujourd’hui de configurer la machine que nous commandons sur internet : celle-ci, potentiellement, ne sera fabriquée qu’après notre commande, selon notre demande particulière : la demande dorénavant précède et organise la production, elle commande l’organisation de l’ensemble de l’entreprise elle-même. Et cette demande s’écrit en chiffres[3].
Lacan pensait « momentanée » l’infatuation de la catégorie quantité. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle perdure — alors même qu’il apparaît de plus en plus à tout le monde, et notamment à de nombreux responsables d’entreprises, que l’invasion dans l’ensemble de la société de l’évaluation quantitative et de la protocolorisation est arrivée à un point où celles-ci ont, permettons-nous cet euphémisme, des « effets contre-productifs ». Syndromes invalidants, angoisses, passages à l’acte, inhibitions, dépressions, ou plus silencieusement résignations à la disparition de l’idéal du métier, et chutes de la loyauté vis-à-vis de l’entreprise finissent, du point de vue du capitalisme entrepreneurial, par affecter la compétitivité.
L’abstraction financière
Comment alors expliquer cette résistance de l’évaluation algorithmique ? Un nouveau signifiant est apparu : financiarisation. Dans le capitalisme post-fordiste, la demande précède la production. Traduisons ceci dans les termes du nouveau paradigme : les marchés financiers imposent leur logique.
La financiarisation des entreprises s’exprime dans ce qu’André Orléan appelle le gouvernement d’entreprise, qui « subordonne la gestion à la seule valeur actionnariale. »[4] « C’est une conception boursière de l’entreprise, [dans laquelle] elle est un actif aux mains des financiers » — les licenciements boursiers sont dans l’esprit de tous. « C’est un nouveau régime d’accumulation, qui est dit ‘financiarisé’ parce qu’il place en son centre la convention financière d’évaluation. » « Évaluation » : nous y voilà.
Qu’est-ce que l’évaluation financière ? Sur les marchés financiers, la décision d’achat ou de vente d’un titre ou d’un portefeuille ne se fait pas sur la valeur « réelle » de ce qu’ils subsumeraient, mais sur l’anticipation de la valeur qu’ils auront sur le marché financier, dans quelques secondes ou plus tard. Et cette valeur dépendra des décisions d’achats ou de ventes que feront les autres opérateurs des marchés. En somme, nous n’achèterions un titre ou un portefeuille que dans la mesure où nous pourrons le revendre dès l’instant où nous jugerons que sa valeur sur le marché va l’instant d’après baisser. Et la même logique joue à l’inverse dans la spéculation à la baisse. Cette possibilité de se débarrasser quasi instantanément d’un titre, éventuellement au profit d’un autre, définit sa « liquidité ».
Mais puisqu’il s’agit d’avoir la liberté tendanciellement absolue d’investir dans une branche ou de s’en retirer au profit d’une autre qui peut ne rien avoir de commun avec la première, puisque sa valeur dépend des anticipations des marchés et non de son activité réelle, on conçoit que cette évaluation doive, comme le dit André Orléan, « faire abstraction de toutes les particularités des formes productives pour juger de leur seule efficacité à produire de la valeur financière. C’est cette puissance d’abstraction que met en œuvre la liquidité lorsqu’elle reconstruit l’entreprise comme une série de grandeurs codifiées. »[5]
La logique financière exige la production de grandeurs, de nombres. Et c’est sur ces nombres qu’elle opère — car qu’est-ce qu’un ordre d’achat ou de vente, sinon un transfert d’écritures chiffrées, de nombres ? Or qu’est-ce qui manipule le mieux et le plus vite les nombres, sinon les ordinateurs, c’est-à-dire des algorithmes ? Des algorithmes agissent au cœur du fonctionnement des marchés.[6] Évaluation et algorithmisation sont de logique financière, et non de logique entrepreneuriale.
Symptômes
 
Abstraction de toutes les particularités, série de grandeurs codifiées, algorithmes de manipulation des nombres : reconnaissons ici ce que nous éprouvons lorsque nous sommes soumis à l’évaluation quantifiée et aux guides de bonne conduite que l’on appelle des protocoles. Nous y résistons par nos symptômes. La psychanalyse peut nous y aider.   
Gilles Chatenay
[1] J. Lacan, « L’étourdit », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 477.
[2] J. Lacan, « Radiophonie », op. cit., p. 437.
[3] Cf. C. Marazzi, La place des chaussettes. Le tournant linguistique de l’économie et ses conséquences politiques, L’éclat éditions, Paris, 1997. Traduit de l’italien par F. Rosso et A. Querrien.
[4] A. Orléan, Le pouvoir de la finance, Odile Jacob, 1999, pp. 214-215. Il s’agit des entreprises, mais, ajouterai-je, de toutes sles institutions, y compris par exemple les hôpitaux, puisqu’on exige de les gérer comme des entreprises, et y compris nous-mêmes, puisqu’on nous demande de nous concevoir comme « entrepreneurs de nous-mêmes ».
[5] A. Orléan, op. cit., pp. 210-211. Les italiques sont de moi.
[6] Cf. sur ce même blog mon texte « Le réel liquide du capitalisme ».