Vérité numérique, mathème et discours analytique

Par Caroline Doucet

 

Le rapport au corps intègre désormais les objets connectés dont certains visent la quantification de soi. Il s’agit de recueillir des données sur sa santé, son activité physique afin d’améliorer son mode de vie et ses performances. Cette pratique d’auto-mesure s’appuie sur des capteurs d’activités reliés à une application mobile ou une interface web et s’inscrit dans le projet de constitution d’un réseau mondial de données, qualifié de régime de « vérité numérique »[1].

Le travail de production de big data élaboré par « la gouvernementalité algorithmique »[2] est « un travail de suppression de toute signification, afin que ces données brutes puissent être calculables non plus comme des signes qui signifient quelque chose en rapport à ce qu’ils représentent, mais comme quelque chose qui se substitue à la réalité signifiante, la fasse disparaître ». Dans cette logique, chacun se réduit à un agrégat de données chiffrées établies en réseaux qui, passées au tamis du traitement algorithmique, parlent d’elles-mêmes. «La notion de sujet est évacuée grâce à cette collecte de données infra-individuelles, recomposée à un niveau supra-individuel sous forme de profil »[3]. Les techniques de profilage ne relèvent pas d’une prise en compte de la singularité mais constituent des profils individualisés modélisables, calculables, prédictifs. Ces pratiques du chiffrage coordonnées à l’universel sont censées rendre compte du réel… numérique.

Avec la psychanalyse, il s’agit plutôt de déchiffrer ce que l’inconscient a chiffré. Car « l’inconscient est une machine à chiffrer »[4]. Lacan considère que « le chiffre fonde l’ordre du signe »[5]. Dès lors, puisque le principe du chiffrage c’est la substitution, « le signe est fondé par la substitution »[6]. « Tout signe est un chiffre […], tout signe comporte une opacité ». C’est pourquoi il n’a de portée qu’à être déchiffré. C’est ce à quoi s’adonne Freud avec l’analyse des rêves. Cela étant, il n’y a pas de clé des songes. Le déchiffrage, l’interprétation, a son fondement dans l’incalculable. Car l’interprétation n’est pas ce que dit l’analyste mais ce qui du dire de l’analyste s’entend, or ce qui s’entend se construit, sans restriction aucune. Il n’y a donc pas d’algorithme du déchiffrage, ni de l’interprétation[7].

La considération d’un trou symbolique au cœur du sujet préside à l’opération analytique. Et c’est afin de rendre compte de ce trou, de l’inconscient, que Lacan s’est intéressé « au pur mathème »[8]. Le mathème doit permettre la transmission de l’opération analytique. Pour autant, les mathèmes lacaniens ne sont pas figés, leurs combinaisons varient selon les discours, le contexte dans lequel ils ont été élaborés et selon le style de celui qui les manie. La formulation du mathème intègre la dimension du réel au cœur de l’expérience analytique et prend au sérieux le fait que « le réel ne s’accorde pas à la vérité »[9]. « En ce sens, le mathème est fiction de ce qui du réel échappe toujours au dire »[10].

Parmi les discours, le discours analytique fait exception. Il n’a pas de prétention de vérité ni de visée de domination. L’objet a – comme semblant – occupe dans le discours analytique la place de l’agent. Or, « quand on désigne l’objet petit a comme semblant, c’est en incluant que la vérité est un semblant »[11], la vérité est donc variable.

Et voilà que l’auto-mesure issue des objets connectés produit ses effets, rejoignant la prédiction de Lacan selon laquelle « nous n’arriverons pas vraiment à faire que le gadget ne soit pas un symptôme »[12]. Le contrôle permanent augmente les inquiétudes et conduit à l’obsession de soi devenue symptôme[13]. C’est à accueillir le symptôme qui ne cesse pas de s’écrire du réel et à lui donner sa force inventive que s’offre la présence de l’analyste dans le monde virtuel numérique. C’est l’envers de la suture proposée par la logique numérique.

[1] Rouvroy A. & T. Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation par la relation ? », Réseaux, 2013/1, n° 177, p. 163-196, disponible sur DOI 10.3917/res.177.0163
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne : Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 21 novembre 2007, inédit.
[5] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 554.
[6] Ibid.
[7] Miller J.-A., « Algorithmes de la psychanalyse », Ornicar ?, Paris, Seuil, 1978, n° 16, p. 17.
[8] Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 472.
[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne : Le réel dans l’expérience analytique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 18 novembre 1998, inédit.
[10] Castanet H. & al., « Le mathème lacanien : l’écriture de la psychanalyse », disponible sur le site de l’ECF.
[11] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne : Tout le monde est fou », op. cit., cours n°17, 04/06/2008, inédit.
[12] Lacan J., « La troisième », La Cause du désir, n° 79, 2011, p. 32.
[13] Keller B., « La mesure de soi, jusqu’à l’obsession », Tendances, Nov 12, 2014.