Écriture, langage et corps au XXIe siècle

Par Fréderique Bouvet

 

La dernière séquence du Forum, organisé par l’ACF-VLB, les Sections et Antennes cliniques de l’Ouest, est venue ponctuer la journée et ouvrir sur de nouvelles perspectives. Tout d’abord Alice Delarue, psychanalyste membre de l’ECF, nous a fait part de ses réflexions concernant les digital natives et l’écrit à l’ère du numérique. Les « enfants du siècle » textotent, tchattent etc. Exit la voix, le regard et la présence des corps dans les modes de communication actuels. Place à l’écrit qui permet, grâce aux nouvelles technologies, un traitement de la voix. Il est désormais fréquent chez les ados de faire écouter ses messages, voire qu’un autre réponde à leur place dans le but d’écrire ce qui serait censé convenir le mieux. Inutile aussi d’user des semblants comme lors d’un échange téléphonique vocal. Contrairement à l’adage, Lacan indique que les paroles restent et qu’il faut donc faire très attention à ce que nous disons[1] ! À l’écrit, s’il est possible de modifier des phrases, l’inconscient surgit à travers les lapsus calami ou lapsus clavis. Les adolescents peuvent avoir tendance à prolonger les écrits pour éviter la rencontre des corps et avoir à trouver un savoir-faire avec le symptôme de l’Autre tout en se protégeant de la question du désir. A. Delarue souligne que la nouveauté est d’introduire du corps dans la correspondance amoureuse[2] qui permet aussi de laisser libre cours à l’interprétation guidée par son fantasme. Si d’un côté, la langue numérique peut tendre à effacer le malentendu et l’énonciation d’un sujet, d’un autre côté, l’invention d’une langue numérique, qui diffère selon le support utilisé, peut aussi être source de créations.

Puis, Caroline Doucet, psychanalyste membre de l’ECF et AE en exercice est intervenue sur la question de l’efficacité de la psychanalyse en prenant appui sur la fin de l’analyse et de la passe qui conduisent à acquérir un certain savoir sur son propre mathème qui ne s’interprète pas, mais s’articule et se démontre. Elle a souligné qu’il n’y a pas d’analyse sans le désir de l’analyste et sans la présence du corps de ce dernier qui porte ce désir et dont la présence varie en fonction des avancés de la cure. La fin de l’analyse se resserre sur un réel en isolant un reste. Ce reste a pris pour C. Doucet le nom de toxicose dans l’outrepasse, soit un événement de corps éprouvé dans la passe, réponse au trou dans le symbolique et qui va alors s’équivoquer. Cette nomination a fait disparaître cet éprouvé corporel « qui est à considérer comme un produit de l’analyse ». Puis, ce signifiant est passé à la trappe des signifiants inconsistants. Elle indiqua toujours dans l’outrepasse et durant l’été dernier, avoir eu une pensée nocturne inattendue selon laquelle elle pouvait désormais disparaître ayant suffisamment vécue. Trace de ce que le sujet a été comme objet pour l’Autre dans son érection de vivant, résidu de la parole dont elle avait fait destin (« la vie se chargera de la mater »). Cette pensée lui procurait instantanément une insatisfaction. Une pensée-solution s’offrit alors : renouer avec le désir de l’analyste. Elle s’endormit aussitôt et fit un rêve dans lequel elle pétrissait une voluptueuse pâte à pain avant de la cuire. La blancheur de la farine laissait présager du bon pain à venir[3]. Elle a conclu son intervention sur le pas-tout que l’ère du nombre ne peut effacer : « C’est à accueillir le symptôme qui ne cesse pas de s’écrire du réel et à lui donner sa force inventive que s’offre la présence de corps de l’analyste dans le monde virtuel numérique. »

 

[1]. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1995, p. 232.
[2]. Cf. « Internet est plein du corps ! », rencontre avec Xavier De La Porte, Faire couple, blog des 45e journées de l’ECF, novembre 2015, disponible sur https://www.fairecouple.fr/internet-est-plein-du-corps-rencontre-avec-xavier-de-la-porte-redacteur-en-chef-de-rue-89/
[3]. À paraître dans le prochain numéro de la Cause du désir.