Gouvernance, nombres, singularité

Par Remi Lestien

 

Le problème des rapports entre le groupe et l’individu est aussi ancien que l’histoire des êtres humains dans le monde. L’homme dans son existence doit toujours être protégé. Que ce soit à l’aide de l’habeas corpus ou de l’état de droit, il faut sans cesse revenir sur cette question des droits de l’individu – ce que la Révolution française avait inscrit, envers et contre tout, comme les droits de l’homme.

Plus récemment, le sans gêne du néo-libéralisme tente d’asservir la loi aux impératifs du calcul économique. L’accumulation des chiffres pour appréhender toute réalité semble même imposer à la société une auto-régulation qui fonctionnerait sur le modèle biologique. Chaque individu devenu pur consommateur branché directement sur ses pulsions pourrait enfin rêver de liens sociaux débarrassés de la violence et du traumatisme de l’inattendu.

Au-delà des statistiques et de l’accumulation de chiffre, les algorithmes prétendent même donner à la réalité une fluidité absolue sans accroc. L’existence des individus serait allégée de leur histoire et des aléas de leur avenir. Le film Minority Report préfigurait qu’en l’an 2054, la société serait protégée contre le caractère indéterminé du futur avec des sujets débarrassés de leur responsabilité (criminelle).

La vielle question de la singularité que le titre de notre table ronde mettait en exergue serait-elle devenue obsolète ?

En orateur brillant et percutant, Gilles Dowek, professeur à Normale Sup Saclay, est rentré dans ce questionnement. Il nous a rendu palpable la subversion des anciens outils algorithmiques, par la puissance des outils de traitement des données recueillies. Il nous a surtout prouvé que l’opacité des algorithmes qui semblent tout connaître de nous et de nos intentions n’est liée qu’à notre acceptation d’être pris dans les rets de ce savoir impersonnel. De fait, les algorithmes sont des outils façonnés par des humains – création de l’esprit humain, ils ne sont que ce que nous avons voulu qu’ils soient. Cette espèce de connaissance sans conscience n’a pas la fatalité irrémédiable d’un effacement des frontières de l’individu, car il est toujours possible de s’intéresser aux modalités de fonctionnement de ces algorithmes et de décrypter les intentions latentes. À nous, collectivement, de savoir ce que nous voulons qu’ils soient et de choisir le monde que nous souhaitons construire.

De façon amusante, il nous a fait miroiter une convergence avec la psychanalyse en nous décrivant une sorte d’inconscient algorithmique. En effet le moteur de recherche ignore la logique du discours de chacun, mais analyse les mots utilisés dans leur matérialité et leur insignifiance même, pour ne privilégier que leurs associations, leurs corrélations… Ainsi, les algorithmes peuvent prédire ce que nous allons acheter sans même que nous en ayons conscience.

Mais ce savoir qui paraît s’infiltrer dans les moindres rouages du lien social et dans le plus intime de l’esprit humain échoue cependant à rendre totalement immanent la réalité. Pour ne citer que deux exemples, petits détails, tirés directement du livre de Gilles Dowek (et de Serge Abiteboul), on s’aperçoit que la jouissance est toujours incalculable. Ils nous parlent en effet de l’impossibilité de partager une brosse à dents à plusieurs et du problème éthique non encore résolu de la voiture sans chauffeur obligée de choisir entre la protection des passants et celle des passagers de la voiture en cas d’accident.

Dégout de l’Autre et choix éthiques sont des résidus que l’efficacité technique ne peut résoudre – l’existence de tels résidus ne pourra jamais disparaître même s’ils peuvent se modifier au gré des civilisations et de la subjectivité de chacun.

Bernard Porcheret a repris à bras le corps ce questionnement de la singularité. Les psychanalystes sont de fait sommés de répondre aux impasses que la science et les technologies nous laissent en partage. Ce que nous rencontrons, ce n’est plus le dysfonctionnement révélé par des symptômes mais bien plutôt des problèmes liés au gavage de la pulsion avec son lot d’errance subjective, d’addictions, de passages à l’acte…. Ainsi rejetée, la jouissance fait plus que jamais irruption aujourd’hui sous ses formes les plus variées et les plus mortifères.

Pour répondre à ce nouveau malaise dans la civilisation, il faut se détourner des données insignifiantes, anonymement recueillies, pour privilégier l’acte – parler est un acte qui s’adresse au désir de l’autre, au risque de l’angoisse.

L’expérience analytique vise la singularité vivante en prenant en compte la présence incarnée de la rencontre et du transfert. Cette rencontre a toujours sa part de contingence et tout particulièrement le témoignage de la passe vient rendre compte aussi de la contingence de l’acte analytique qui est venu couper l’algorithme du sujet supposé savoir et ouvrir sur l’impossible. Cet acte est une flèche, une performance, dont l’effet passe dans les tripes de l’analysant, il joue le vivant contre la mort.