« Le vivant qui parle »[1]

Par Eric Zuliani

 

[1]La dernière séquence de la matinée du Forum était consacrée au codage algorithmique versus le chiffrage inconscient.

Fabian Fajnwaks, psychanalyste membre de l’ECF et AE en exercice, dans un propos subtil, démontra que si les algorithmes apprennent – et même très bien et très profondément –, le sujet, lui, n’apprend pas. Thèse forte, proposée en un retournement, qui peut surprendre celui qui n’a pas vu l’envahissement de ces dernières décennies par l’abord de l’apprentissage de toutes « choses humaines », comme les nommait Lacan. Plus avant il mit en évidence l’incursion des algorithmes dans l’univers du langage lui-même. Dans cette visée civilisationnelle que Lacan avait su qualifiée, en son temps de « dérive politique qui se hausse de l’illusion d’un conditionnement universel »[2], F. Fajnwaks a su faire valoir la place logique qu’y occupe la psychanalyse : impossible numérisation de la jouissance et ses retours inédits ; présence de l’analyste.

Jérôme Thomas, sensible à l’expérience analytique, spécialiste des sciences de l’information et de la communication, a saisi l’auditoire à plusieurs moments de son propos, passant de l’examen minutieux de ce qu’il nomma « l’envahissement numérique de la clinique », à l’exposé d’une courte séquence clinique où la pratique d’un infirmier se voit distordue par un phénomène de protocolisation : le résultat en est un oubli de ce que dit le patient, oublie dû à une automatisation de la clinique. Puis, J. Thomas se référant au texte de Freud sur Le bloc note magique comme métaphore du fonctionnement psychique, souligna la relativité des traces que nous laissons et donc la limite des algorithmes à s’en saisir. La trace, adorée des neurosciences sous les espèces des réseaux neuronaux qu’ils croient trouver en un texte de Freud comme L’esquisse, se muta en lettre dans le propos de J. Thomas, faisant plutôt valoir les logosciences, interlocutrices véritables de la psychanalyse qui scrute, elle, le joint du signifiant avec le vivant[3].

Ces deux exposés avaient une question commune : Quelle idée se fait-on du langage ? Si Lacan dans les années 50 référa la pratique analytique à une lecture, prenant modèles, pour se faire comprendre, du côté de Champollion ou de la cryptographie à la Turing, c’était pour faire valoir que si la psychanalyse était une expérience de parole, ce n’était pas sans l’instance de la lettre. Plus encore, en 1955, dans les premiers, Lacan se penchant sur la cybernétique naissante dans une conférence il mit en évidence la vraie « nature du langage »[4].

Ces deux exposés avaient aussi en commun de mettre en lumière les effets retour sur le corps parlant.

Dans l’après-coup on devine les enjeux de cette gouvernance par le nombre et la place éminemment éthique et politique qu’y tient la psychanalyse. Si Lacan s’est intéressé à la cybernétique, c’est d’anticiper les noces, aujourd’hui consommées et souvent barbares entre l’ordinateur, l’esprit et le cerveau, réduisant toujours plus le sujet à ses comportements et à l’usage d’une langue non équivoque.

[1] Miller J.-A., « Pas-à-lire » in J. Lacan, Autres écrits, Quatrième de couverture, Paris, Seuil, 2001.
[2] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, op. cit., p. 232.
[3] Cf. R. H. Etchegoyen & J.-A. Miller, Silence brisé, Paris, Agalma, 1996.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 339 & sq.