On n’est jamais poète assez

Par Guilaine Guilaumé

 

 

Au pays de Papouasie

J’ai caressé la Pouasie

La grâce que je vous souhaite

C’est de n’être pas Papouète

Léon-Paul Fargue, « Un air de poète »

À la fin de son enseignement, Lacan exhorte les psychanalystes tout en s’exhortant lui-même : « Il n’y a que la poésie, vous ai-je dit, qui permette l’interprétation… ; je ne suis pas assez pouâte. Je ne suis pas pouâteassez »[1].

La poésie, avec ses effets de trou, est à l’envers d’un certain langage numérique qui prétend, grâce aux technologies actuelles, compter, enserrer et prédire les données humaines jusqu’aux plus intimes. C’est ce que le Forum « Efficacité de la psychanalyse à l’ère numérique » nous a permis de préciser le 30 septembre dernier à Nantes dans un quartier qui bouge et qu’on nomme désormais « quartier de la création ».

Les forums de notre ACF ont cela de passionnant qu’ils nous emportent toujours à la rencontre de professionnels que nous ne côtoyons pas habituellement et avec qui il est passionnant de dialoguer.

Ce fut le cas avec l’un de nos invités, Ollivier Joulin, Président du Tribunal de grande Instance de Rennes qui est venu nous parler de son travail à l’heure numérique. Il s’interroge : « La justice ne peut plus se passer de l’ordinateur, la question désormais est celle de savoir si l’ordinateur permettra de se passer du juge ? » et constate : «  Le juge idéal n’est plus le roi Salomon. Le juge moderne se désincarne au rythme des algorithmes ». La présomption d’innocence s’efface, la demande sécuritaire augmente : nous ne sommes plus « vidéo-surveillés » mais « vidéo-protégés ». L’analyse des risques sert une justice prédictive et une économie de marché dont la disparition des juges et des avocats est l’un des éléments visés à terme ; il n’y a plus d’oubli, tout est stocké, conservé. D’obscure, magique et imprévisible, la justice devient open, transparente, prévisible et ségrégative.

Le juge idéal devient le juge impartial, neutre, rapide, rouage bien huilé d’une machine judiciaire emballée à fond de train ainsi qu’un juge transparent (déclaration d’intérêts et de patrimoine).

Tout doit être à ciel ouvert, on croit à la transparence comme à un nouveau dieu.

On en oublie qu’il y a toujours quelqu’un derrière ; derrière les algorithmes, derrière la dictature de la transparence, derrière le savoir et l’exigence bureaucratiques. Il y a toujours quelqu’un au service du discours du maître, il y a toujours une jouissance à l’œuvre. « Le maître de demain, c’est dès aujourd’hui qu’il commande » nous avertit Lacan.

Alors, croyons à la jouissance qui ne se laisse pas enrégimenter sous peine d’un retour sous les pires espèces, croyons aux parlêtres de chair et de sang, croyons aux formations de l’inconscient, croyons au ratage qui est un effet de vérité et souvenons-nous qu’enseigner, gouverner, éduquer aussi bien que juger sont des métiers impossibles, ce qui ne veut pas dire qu’il faut renoncer mais bien au contraire qu’il faut y aller, nous engager selon l’éthique lacanienne qui est la nôtre et créer des États d’urgence de la Poésie !

Et que vivent les juges-poètes !

 

Poème d’Ollivier Joulin

Justice en closed DATI : on ferme ton TI,

Plus de justice proxi, plus de serveur proxy,

Justice en Open Data – Écran plasma,

Tu te dé-géo-localises, on te numérise,

On te dématérialise,

Tu laisses des traces sur la toile,

Des indices que l’on dévoile,

La police te fiche, tu es dans le STIC,

Tu es dans les fils d’ARIANE, une tache dans le TAJ,

Dans la cible ANACRIM tu smatches,

On t’incrimine, tu as commis le crime !

Visio surveillance, vidéo conférences, pas de bla-bla,

Plus de balance, de présomption d’innocence, de défense,

Plus d’audiences, l’accusé n’est plus là,

Audience virtuelle et ensuite sentence,

STOP

Laissez-moi mes nuages, laissez-moi des doutes,

Je ne veux pas de vos clouds.

Je suis le juge poète, je ne suis pas un algorithme,

Je vois de la chair, du sang, des larmes, de l’amour,

Des passions, des remords et même des calembours,

Je juge les mains tremblantes,

Au nom du peuple français.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile a mourre », leçon du 17 mai 1977, inédit.