Lecture de l’article d’Éric Laurent

Faire couple avec l’objet numérique

Par Guillaume Miant

 

Dans cet article, Éric Laurent examine les effets de la prolifération des objets numériques et des objets connectés dans notre contemporanéité, laquelle se trouve, selon J.-A. Miller, « marquée par l’empire croissante du chiffre, du comptage[1] ». É. Laurent indique que « notre âge numérique produit un mode particulier de lien social, le réseau, où chacun ne se définit que par sa connexion à l’autre[2] ».

L’objet numérique : une nouvelle forme de Surmoi

« Alors qu’au XXe siècle le conformisme de l’homme “unidimensionnel” impliquait de “faire comme tout le monde”, maintenant au contraire, il s’agit de faire chacun à sa façon, mais avec les mêmes objets. […] À la fois on exige une différence radicale, mais à partir d’un processus commun à tous. L’expérience subjective au XXIe siècle doit négocier avec ce Surmoi sur-mesure. L’objet numérique en est une formidable incarnation. Il incarne la puissance du chiffrage de tout, sous une forme parfaitement adaptée à l’individualisme de masse. Toute notre activité peut maintenant être enregistrée par nos Smartphones avec leurs […] applications spécialisées[3] ».

Un autre usage des objets numériques

Malgré cette surveillance constante par l’objet qui numérise les fonctions du corps, l’accumulation des données par big data et leur marchandisation à venir, il n’y a pourtant selon É. Laurent « aucune raison d’être technophobe » car « nous aussi nous pouvons utiliser les machines, mais pour installer un autre discours. Les machines les plus numérisés peuvent être utilisées dans cette perspective. Elles mettent spécialement bien en valeur la multiplicité des registres de […] “la lettre”, autre nom de ce qui fonctionne comme “un”, à travers ce que nous appelons parler, écrire, compter, ou se représenter une image. Ces facultés que sont chanter, écrire, dessiner, écouter de la musique, chacun se les approprie à sa façon, et de façon hétérogène, en tant qu’écriture, chiffre, fixation de la parole, image discontinue, musique[4] ». Ainsi il devient possible de trouver un usage « des dispositifs de traitement de l’instance de la lettre[5] » dans le travail clinique, par exemple auprès des sujets autistes.

Le double effet de la science

Au-delà de l’asservissement du sujet aux différents objets produits par le discours scientifique, que les philosophes ont parfaitement repérés (Heidegger, Agamben), la psychanalyse lacanienne considère quant à elle les effets de ces objets sur la jouissance. « D’un côté, la science produit un effet de trop plein en produisant ses objets assujettissants, de l’autre, elle produit un effet de vide, nous débarrassant des vieilles métaphores qui permettaient de décrire le monde[6] », ces « métaphores de la connaissance qui nous faisaient croire au rapport sexuel[7] ». Le discours de la science, dans un double mouvement, masque l’inexistence du rapport sexuel par la production d’objets (gadgets maniables ou lathouses invisibles) qui ont une valeur de jouissance – en générant du Un – et, simultanément, il ne cesse de dévoiler l’inexistence d’une jouissance universelle et suprême – celle d’une jouissance Autre.

À l’envers de ce discours, la psychanalyse réintroduit l’amour : « il reste qu’il faut parler pour faire exister un rapport qui ne peut être que singulier, entre les sexes[8] ». « Face au déchaînement de l’Un, c’est le pari de l’Autre que la psychanalyse laisse ouvert. L’analyste passe aussi par cette réinvention constante de sa place dans ce qui est faille et limites des instruments technologiques du Un. La quantification généralisée ne fait que révéler toujours plus le non-quantifiable de la jouissance, ce qui échappe au réseau et son essai de calcul du plus-de-jouir[9] ».

[1] Miller J.-A., « Les prophéties de Lacan », Le Point, édition du 18 août 2011, consultable en ligne : http://www.lepoint.fr/grands-entretiens/jacques-alain-miller-les-propheties-de-lacan-18-08-2011-1366568_326.php.
[2] Laurent É., « Faire couple avec l’objet numérique », Quarto, n°109, 2014, p. 43.
[3] Ibid., p. 43.
[4] Ibid., p. 44.
[5] Ibid., p. 45.
[6] Ibid., p. 46.
[7] Ibid.
[8] Ibid., p. 48.
[9] Ibid., p. 49.