Lecture d’un texte de Damien Guyonnet : « Les schémas de Lacan à l’ère du réseau » [1]

Par Natacha Delaunay

 

[1]

Le texte de Damien Guyonnet intitulé « Les schémas lacaniens à l’ère du réseau » est une démonstration logique qui met en tension certains schémas de Lacan et la structure du « réseau » en tant qu’inhérente à notre modernité. Il s’agit dans ce texte de « “mettre à l’épreuve” les schémas de Lacan » afin de rendre compte « de certains enjeux de la modernité – modernité où la structure en réseau tient une place fondamentale ».

Il s’agira aussi d’animer ces schémas, « de les rendre vivants ».  Damien Guyonnet en choisit six, élaborés dans les années 1950-1960 : le schéma L, le graphe du désir et les quatre discours. Cette démonstration aboutira à une conclusion étonnante, et tout à fait précieuse pour la réflexion qui entoure la tenue de notre Forum : la structure du réseau a partie liée avec la structure du pas-tout féminin, et donc avec la structure du désir. Quel est le fil qui permet d’aboutir à cette formulation, et quelles conséquences pour la clinique ?

L’auteur entame sa réflexion à partir du concept d’identification freudienne – qui intéresse la question du collectif, liée au réseau – et déduit pour le réseau une écriture qui « exclue le point d’exception du mode hiérarchique ».

D. Guyonnet propose un premier développement autour du fil du réel. Il s’appuie en cela sur une indication de Lacan dans Le Séminaire VII, relative au réseau signifiant qui comporte en son centre un noyau réel « sous lequel se présente pour nous le champ de la chose comme tel »[2]. Ainsi, « il n’est pas envisageable d’évoquer ce terme de réseau, lorsqu’il est attaché à la chaîne signifiante, sans introduire le réel ». Or, ce réel, au XXIe siècle, ce qui le définit, c’est le désordre[3]. Ainsi, ce réseau peut être dit « attaché à un réel sans loi ».

Sur tous les schémas, « les déplacements ne s’effectuent que dans un seul sens, [ce qui] est l’indice d’une impossibilité, donc d’un réel » ; dans tous, sauf dans le discours capitaliste. Cela conduit D. Guyonnet à un second développement autour de la question du désir « si essentielle » au discours capitaliste. Elle resitue les deux voies de l’élaboration du désir : celui qui résulte de la métaphore paternelle, et celle qui est indexée au fantasme, « au-delà de la métaphore maternelle »[4].

Ce second développement permet d’aboutir à la formalisation de deux voies[5] qui vont permettre une première approche de l’écriture en  réseau : « Suivre la voie du père, c’est suivre la voie de la métaphore paternelle, c’est-à-dire de l’Œdipe […]. Suivre maintenant la voie du désir, c’est donc s’inscrire dans une perspective […] au-delà du père » dont l’écriture la plus proche est celle de la sexuation féminine.

L’auteur rapproche donc la définition du réseau (exclusion du point d’exception du mode hiérarchique) de l’écriture de la sexuation féminine. « D’un côté l’au-moins un, l’exception, la référence est le père, et c’est la hiérarchie ; de l’autre le pas d’exception, la référence est le désir et le modèle est le réseau. »

Cette structure nous conduit à définir le réseau comme  « un ensemble qui ne se ferme pas » dont la structure est proche de la métonymie désirante où l’objet plus-de-jouir a une place déterminante.

« Si notre boussole n’est plus le […] NDP, mais l’objet, ou disons la jouissance […] qui affecte le parlêtre […] ce qui nous intéresse alors est la manière dont chacun a été traumatisé par le signifiant […] d’où résulte un “mode de jouir” singulier ».

D. Guyonnet conclut par la parenté du discours analytique et de la logique à l’œuvre dans la civilisation. Mais « contrairement au discours capitaliste où tout roule », « le discours analytique promet un point de rupture, […] point de différence absolue [qui] permet, à coup sûr, de ne pas se noyer dans le réseau ».

[1] Ce texte est à l’origine l’écrit d’une conférence donnée par Damien Guyonnet à Lille, le 30 janvier 2016.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 143.
[3] Cf. Miller J.-A., « Un réel pour le XXIe siècle », Scilicet, collection Huysmans, 2013, pp. 17-27.
[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation,  Paris, Editions de La Martinière, 2013.
[5] Cf. Miller J.-A., « L’Autre sans Autre », Mental, n° 30, octobre 2013, pp. 157-171.