Quelques pistes de réflexion : codage algorithmique / chiffrage inconscient

Par Fabian Fajnwaks

 

Mon intervention de samedi, lors du Forum à Nantes, portera sur le statut du langage algorithmique, sur le fait que dans la mesure où il s’agit d’un langage chiffré, il n’accepte pas de négativité et donc de reste.

Le langage que nous utilisons comporte le renvoi d’un signifiant à un autre, et donc un manque dans la signification qui permet d’ajouter toujours un signifiant, de dire toujours plus sur les signifiants qui nous déterminent (S1). L’opération de l’analyse permet de passer de ce phénomène de la signification propre au signifiant, à ce qui résiste à la capture par le signifiant, la jouissance, comme hors sens, échappant toujours à sa capture par la paire S1-S2.

Dans le langage algorithmique il s’agit d’un langage réel, où non seulement il n’y a pas de renvoi d’un S1 à un S2, mais d’une écriture mathématique en tant que code, langage chiffré qui accomplit le projet de la science moderne depuis son développement au XVIIe siècle : écrire la Nature en caractères mathématiques. Mais s’agit-il d’une écriture mathématique à proprement parler, ou plutôt littérale, comme l’a si bien pointé Jean-Claude Milner dans L’Œuvre claire ? Car à la remarque de Kant, « qu’il n’y aura jamais un Newton d’un brin d’herbe », pour signifier qu’on n’arrivera jamais à mathématiser vraiment la Nature, la science contemporaine semble plutôt avoir démontré le contraire : qu’on peut absolument mathématiser le vivant et donc très bien aussi « un brin d’herbe ». Il faut juste pour cela constater le glissement fondamental de paradigme, d’un modèle mathématique correspondant à la science moderne dans ses origines, à un modèle littéral. L’écriture algorithmique correspond à ce modèle littéral, dernier fleuron technologique que la science a accouché.

Au passage il faut signaler que dans ce glissement, et de manière paradoxale, c’est la psychanalyse qui apparaît, avec le mathème, plus du côté d’une écriture du réel, que la science contemporaine, dont le modèle est la biologie moléculaire, et non plus la physique-mathématique.

Certains critiques éminents de la technique (Jacques Ellul en France, Heidegger en Allemagne) ont perçu cette faille et ont abordé déjà dans les années 1950-60 l’instrumentalisation du langage que ces codages supposent. Je les commenterai, en les actualisant des critiques de Éric Sadin dans La vie algorithmique.